Il y a quatre espèces d'abeilles, dont la plus commune et la meilleure est celle qu'on nomme petite hollandaise ou petite flamande.
Il n'y a dans une ruche que des abeilles de deux genres, mâles et femelles ; quoiqu'il y en ait de trois sortes : la reine, les faux-bourdons, et les ouvrières.
La reine est la seule vraie femelle qui soit dans une ruche : son unique emploi est de pondre toute l'année, excepté pendant les trois mois de l'hiver ; sa ponte peut être évaluée à 60 ou 80 mille œufs par an. Elle ne sort de la ruche que pour s'accoupler en l'air avec les mâles ou faux-bourdons, peu de jours après sa naissance; un seul accouplement suffit pour la rendre féconde toute sa vie ; et ce qui est vraiment remarquable, c'est que si elle ne s'accouple que vingt jours après sa naissance, elle ne pond plus que des œufs de faux-bourdons. Elle commence à pondre deux jours après l'accouplement. Elle ne travaille point ; elle a les ailes fort courtes, et la partie postérieure du corps beaucoup plus allongée que les abeilles ouvrières. Sa couleur est d'un rouge-brun doré, et beaucoup plus vive quenelle des autres abeilles.
Elle est armée d'un fort aiguillon, dont elle se sert pour combattre ses rivales : car les reines ont entre elles une aversion qui les porte à se détruire jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une seule dans une ruche.
Les faux-bourdons sont les mâles de l'espèce. Ils sont plus gros que les abeilles ouvrières, et moins longs que la reine ; leur nombre varie de quatre cents à deux mille dans une ruche ; ils naissent sur la fin d'avril, en mai ou juin, ne travaillent point, ne sortent que par les beaux jours depuis midi jusqu'à trois heures, et sont massacrés parles ouvrières en juillet ou dans le mois d'août, après la saison des essaims, et lorsque toutes les jeunes reines ont été fécondées.
Les ouvrières composent le reste de la population d'une ruche ; leur nombre est de douze à trente mille, et s'élève quelquefois plus haut. Elles ont les organes du sexe féminin, mais non développés, et inhabiles à la génération. C'est sur elles que roule tout le travail : aussi sont-elles pourvues d'un double estomac propre à élaborer la cire, qu'elles dégorgent en bouillie pour l'employer à la construction de leurs édifices ; d'une espèce de jabot où elles recueillent le miel, qu'elles viennent emmagasiner dans la ruche : de cuillers ou pochettes aux deux pattes postérieures, dans lesquelles elles empilent le pollen, qu'elles apportent en pelotes à la ruche ; de dents qui leur servent à polir les constructions brutes de cire ; d'une trompe avec laquelle elles aspirent le miel dont elles remplissent leur petite bouteille ; de poils sur tout le corps, qui retiennent la poussière des fleurs dans lesquelles elles se roulent, et de brosses aux pattes pour la ramasser en se brossant.
Les matières que l'on trouve dans une ruche sont : la propolis, la cire, le pollen et le miel.
La propolis est une espèce de résine que les abeilles vont cueillir, selon toute apparence, sur les jeunes pousses de certains arbres enduits d'une substance visqueuse, comme le peuplier. Elles emploient cette matière a luter[1] leurs ruches, à boucher toutes les jointures à combler les inégalités, et à embaumer les cadavres des ennemis qu'elles ont poignardés dans la ruche et qui sont trop lourds pour être portés au dehors.
La cire est une huile oxydée avec laquelle les abeilles construisent les édifices de leur ruche. Elle paraît provenir du pollen des fleurs élaboré dans leur estomac, quoiqu'on ait découvert qu'elles en peuvent faire avec du miel, et autres substances sucrées. Elles la dégorgent en bouillie et en bâtissent leurs rayons, qu'on appelle aussi gâteaux ou couteaux[2]. Ces rayons sont des masses de cire d'une longueur ou d'une largeur proportionnées à la forme de la ruche, et ordinairement d'une épaisseur de deux centimètres et demi, attachées au sommet de la ruche, et descendant dans un plan vertical sur le siège jusqu'à une distance d'un centimètre de ce siège, dans leur plus long prolongement. Ces masses apparentes sont criblées à leurs deux faces d'une immense quantité de trous nommés alvéoles ou cellules, formant des hexaèdres séparés les uns des autres par des cloisons infiniment minces, dont chacune sert de côté à deux alvéoles à la fois. Leurs fonds sont pyramidaux et composés chacun de trois losanges qui sont communs aux fonds de trois alvéoles opposés. Ces alvéoles au lieu d'être horizontaux, ont les côtés un peu relevé pour empêcher l'écoulement du miel qui y est déposé.
Ces alvéoles servent de berceau au couvain, puis de magasins pour déposer le miel. Les alvéoles qui contiennent du couvain sont, lorsque le ver a acquis toute sa taille, fermés de couvercles en cire bombés et ceux qui renferment du miel sont fermés de couvercles plats ; c'est principalement à cela qu'on les distingue. Les rayons de cire sont blancs lorsqu'ils sont nouvellement construits ; ils jaunissent la deuxième année, deviennent noirs l'année suivante, et se gâtent dans la suite.
Le pollen est la poussière que les abeilles récoltent sur les fleurs en entrant dans la corolle pour sucer le nectar que le pistil de la fleur distille dans son sein. La poussière des étamines s'attache aux poils de leur corps, qu'elles brossent ensuite avec leurs pattes ; et elles déposent ce qu'elles en tirent dans les palettes de leurs jambes postérieures où elles forment de petites boules qu'on les voit apporter à la ruche. Quelquefois même elles y arrivent avant de s'être brossées, et encore toutes couvertes de cette poussière.
Ce pollen, qu'on croit aussi être la matière première de la cire, est la nourriture du couvain ; les abeilles le mélangent avec du miel pour en faire une sorte de pâtée. Cette récolte occupe la majeure partie des ouvrières dans la grande ponte de la reine, qui a lieu en avril et mai ; et l'on peut juger de la consommation qui s'en fait, par le nombre de celles qui en apportent dans un jour. On a vu de fortes ruches prendre deux kilogrammes de poids dans un jour, et perdre trois hectogrammes pendant la nuit ; ce poids provenait en grande partie du pollen et diminuait par la consommation qu'en faisait le couvain.
On est donc assuré qu'il y a du couvain dans une ruche, quand on voit les abeilles apporter à leurs jambes du pollen ; et réciproquement, il n'y a point de couvain, quand elles n'en apportent pas.
Le miel est une substance sirupeuse, sucrée et aromatique, que les abeilles recueillent dans le sein des fleurs et sur les feuilles de certains arbres qui, dans les temps chauds, se couvrent par transsudation, d'une espèce de manne.
Le temps de la récolte du miel commence en mai ou juin, et se prolonge jusqu'en automne dans les pays où l'on sème du sarrasin. On voit alors les abeilles entrer dans leur ruche et en sortir avec une vivacité extrême. Le couvain, qui n'est plus qu'en petit nombre, ne les occupe plus autant, et il n'y a que quelques ouvrières employées à apporter du pollen. Mais celles qu'on voit entrer sans pollen ne viennent point à vide, et sont chargées intérieurement de miel qu'elles vont dégorgé dans les cellules, pour recommencer aussitôt un nouveau voyage.
On retire d'une ruche un bien plus grand poids de miel que de cire. 14 à 15 kilogrammes de miel sont contenus dans des rayons de cire pesant un demi-kilogramme.
Le plus beau et le meilleur de tous les miels est celui qui est récolté sur les plantes aromatiques , telles que le romarin, le thym, le serpolet, etc. Le plus beau ensuite est celui que produit le sainfoin ou esparcette. En troisième ordre de qualité, viennent les miels des pays à forêts et à prairies. En quatrième, celui des pays à blés, qui produisent peu , et le plus mauvais est celui que les abeilles tirent du sarrasin ; mais il en produit beaucoup, et la cire en est plus estimée. Celui qu'elles recueillent de la lavande et de l'hysope a une teinte verdâtre et un bon goût. En général, le miel des contrées dont le terrain est léger est infiniment supérieur en qualité à celui des localités dont les terres sont fortes.
Il y a quelquefois dans les couteaux qui renferment du miel, des alvéoles remplis d'une matière rouge, d'un goût insipide, que quelques auteurs ont regardée comme une maladie des abeilles, qu'ils ont appelée rougeole ; mais cette matière n'est autre chose que du pollen mis en réserve par la prévoyance des abeilles pour nourrir le couvain précoce avant l'apparition des fleurs.
Le miel est toujours dans la partie supérieure des rayons, le couvain dans le milieu, et le bas est ordinairement vide. Cependant, chez les essaims, la reine remplit de couvain les alvéoles à mesure qu'ils sont construits, c'est-à-dire d'abord dans la partie supérieure : mais après la sortie de ce couvain, ces alvéoles sont remplis de miel. En approchant de l'automne, la quantité de couvain diminue dans les ruches, et alors les abeilles remplissent de miel les deux tiers de leurs rayons, ou même davantage si l'abondance le permet.
La reine pond toute l'année, si ce n'est depuis le mois de novembre jusqu'en février. Elle ne pond que des œufs de deux genres : ceux du sexe masculin pour produire des faux-bourdons; et ceux du sexe féminin, qui produisent ou des ouvrières ou des reines, suivant la capacité de l'alvéole où ils sont déposés, et peut-être aussi suivant l'espèce et l'abondance de nourriture donnée aux vers qui en naissent.
Les œufs destinés à produire des faux-bourdons sont déposés par la reine dans des alvéoles plus grands que ceux où elle dépose les œufs d'ouvrières; et ceux-ci, lorsqu'ils sont destinés à produire des reines, sont déposés dans des alvéoles extrêmement vastes, construits sur le bord des gâteaux, dans une situation verticale, de manière que l'ouverture soit en bas.
De l'œuf presque imperceptible qui est placé dans le fond d'un alvéole, éclot, peu de jours après, un petit ver blanc auquel les ouvrières apportent de la nourriture, d'abord en petite quantité, puis en l'augmentant suivant l'âge du ver. En cinq à six jours il acquiert toute sa grosseur, époque à laquelle les abeilles cessent de lui donner de la nourriture. Alors il se file une coque, les abeilles couvrent son alvéole d'un couvercle de cire et le laissent se métamorphoser en nymphe, puis en mouche: celle-ci brise son enveloppe, et, à force d'efforts, s'échappe de sa prison, sans qu'aucune ouvrière l'aide jamais dans cette opération où elle succombe quelquefois. Aussitôt après sa naissance, les ouvrières la lèchent, lui offrent du miel avec leur trompe, et bientôt elle s'essaie et se met à l'ouvrage.
Les jeunes reines ne sont que seize jours à naître, les ouvrières trois semaines, et les faux-bourdons près d'un mois. Les abeilles démolissent les cellules royales aussitôt que les jeunes reines en sont sorties.
Les reines ne font ordinairement qu'une ponte de mâles ou faux-bourdons tous les ans. Cette ponte de mâles a lieu au printemps, à la suite de la grande ponte d'ouvrières, et dure quelquefois plus de quinze jours sans interruption, et quelques jours encore avec des alternatives d'œufs mâles et femelles. Cependant les reines très fécondes en font deux ou trois à quatre ou cinq semaines d'intervalle. Mais les pontes secondaires sont moins considérables et d'une moins longue durée que la première. Les jeunes reines ne font, pour l'ordinaire, leur première ponte de mâles ou faux-bourdons que onze mois environ après leur naissance. Néanmoins celles qui sont très fécondes pondent des mâles huit à dix semaines après leur naissance.
On ne saurait imaginer la tendresse avec laquelle les ouvrières soignent le couvain qui doit partager avec elles tous les travaux et dont le nombre fait la force et la prospérité de la ruche. Pour le faire éclore et pour l'élever, elles ont l'attention d'entretenir dans la ruche une chaleur toujours égale, soit en se portant en masse dans les parties où cette chaleur a besoin d'être excitée, soit en quittant la ruche lorsque la chaleur est trop forte, ou même en disposant à l'entrée un nombre quelconque d'entre elles qui font l'office de ventilateurs, et qui, par l'agitation de leurs ailes, donnent plus de courant à l'air qui s'y introduit.
Lorsqu'une ruche déjà forte se trouve augmentée par la ponte que la reine a faite en mars et avril, la population devient bientôt trop considérable pour pouvoir être contenue dans la ruche. Les abeilles alors, à la vue des cellules de faux-bourdons occupées, se déterminent à construire sur le bord des gâteaux quelques vastes cellules verticales où la reine pond un œuf d'ouvrière, ou plutôt un œuf femelle. Les abeilles donnent aux vers qui y éclosent d'amples provisions de nourriture. Lorsque ces cellules sont fermées par le couvercle de cire, la reine semble concevoir une aversion extrême contre les individus qu'elles renferment ; elle s'agite, court avec transport dans tous les coins de la ruche, où elle rencontre partout des cellules royales dont la vue accroît son agitation. Cette inquiétude se communique bientôt aux abeilles, qui s'agitent à leur tour, font monter la chaleur à plus de 32 degrés, et se précipitent hors de la ruche, suivies de leur reine : et voilà comment se forme le premier essaim. Après le départ de cet essaim, qui a lieu dans le moment où la moitié des abeilles est en campagne, la ruche se trouve encore bien forte, soit par le retour des absentes, soit par le nombreux couvain qui éclot tous les jours. La première jeune reine qui sort de sa cellule, devient alors la souveraine. Son premier soin est de se jeter sur les cellules royales, pour immoler les nymphes qu'elles renferment à sa jalousie et à son aversion ; mais elles sont gardées par les ouvrières, qui, n'ayant encore aucun attachement pour cette reine vierge, la repoussent et s'opposent à sa fureur. Celle-ci s'irrite s'inquiète parcourt la ruche dans des transports qui se communiquent aux abeilles. La chaleur qu'elles excitent par leur agitation leur devient insupportable, et, suivies de la reine, elles se précipitent hors de la ruche comme la première fois.
Cette manœuvre se renouvelle jusqu'à ce que la ruche, trop affaiblie par plusieurs émigrations, ne contienne plus assez d'ouvrières pour garder les cellules royales. La première reine qui sort alors, égorge toutes celles qui sont encore dans leur berceau, et la ruche ne donne plus d'essaims. C'est ainsi que M. Hubert explique la formation des essaims.
Ordinairement, pendant le tumulte qui précède la sortie d'un essaim, quelques jeunes reines s'échappent de leurs cellules, et vont joindre le gros de la colonie. C'est pourquoi presque toujours dans les essaims secondaires il se trouve plusieurs reines : mais aussitôt que l'essaim est fixé dans une ruche, ces reines se livrent des combats à outrance jusqu'à ce que l'empire reste à la plus heureuse ; car jamais il n'y a qu'une seule reine dans une ruche : quand il s'en trouve deux ou plusieurs, les abeilles quittent leurs travaux ; elles accourent en foule ; leurs groupes serrés forment autour des rivales une enceinte formidable qui sert de champ clos, et elles les forcent, pour ainsi dire, à se livrer des combats singuliers, dont le résultat ne laisse qu'une seule reine.
Deux ou trois jours après qu'un essaim, conduit par une jeune reine, est établi dans une ruche, la jeune reine sort pour s'accoupler, et commence sa ponte quarante-six heures après l'accouplement. Il n'y a point d'indices sûrs de la sortie des premiers essaims ; cependant on a lieu d'en attendre d'une ruche lorsqu'elle est pleine de constructions et bien peuplée, et lorsqu'il s'y trouve des faux-bourdons. Car une ruche, quelque forte qu'elle soit, n'essaime jamais avant la naissance des faux- bourdons. Le signe précurseur de la sortie des seconds essaims est un chant aigu, très-distinct, de quelques secondes et à différentes reprises, qu'on entend dans la ruche le soir ou le matin. C'est le cri des jeunes reines retenues captives dans leurs cellules.
Les ruches produisent des essaims depuis le mois d'avril jusque dans le mois de juillet, et même d'août pour les pays où les fleurs sont abondantes et où l'on sème du sarrasin. Le nombre des essaims que donne une ruche, varie de un à cinq ou six ; mais on ne doit pas désirer d'en avoir plus de deux ou trois : des essaims plus nombreux épuisent outre mesure la ruche d'où ils sortent ; et trop faibles eux-mêmes pour pouvoir prospérer au lieu de donner des produits, ils occasionnent des dépenses de nourriture pour l'hiver, qu'ils ne traversent que bien difficilement et à l'aide des plus grands soins.
Les essaims sortent depuis sept heures du matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi.
J'ai déjà dit que la reine ne pondait des œufs que de deux genres, mâles et femelles et que l'œuf femelle produisait ou une ouvrière ou une reine, suivant la capacité du berceau où le ver était élevé. M. Hubert a même démontré que dans ce dernier cas le ver était nourri d'une pâtée différente.différente.
L'ouvrière a effectivement les organes du sexe féminin ; apparemment que l'étroite prison où elle a été élevée n'a pas permis que ces organes prissent tout le développement qui pût la rendre propre à la génération et en faire une reine, seule vraie femelle. Mais ce complément d'organisation refusé aux parties de la génération, profite au développement des organes du travail, dont sont privés les reines et les mâles.
Si donc les abeilles d'une ruche perdent leur reine, et qu'elles aient du jeune couvain d'ouvrières, elles choisissent une demi douzaine ou davantage de jeunes vers de deux ou trois jours au plus ; elles agrandissent leurs cellules aux dépens de celles qui les avoisinent, et même du couvain qu'elles peuvent renfermer ; elles tournent ces cellules dans une situation verticale, couvrent les jeunes vers d'une abondante provision de gelée ; et le sexe de ces vers qui auraient produit des ouvrières, reçoit dans ces vastes berceaux un développement qu'il n'aurait pas reçu dans des cellules étroites. Quand ils ont pris leur accroissement, les abeilles ferment leurs cellules pour les laisser subir leurs métamorphoses.
La première jeune reine qui sort de sa cellule, ne manque pas de se jeter sur celles qui renferment ses rivales et de les poignarder. Les abeilles, qui n'avaient d'autre but que de se procurer une reine, ne s'y opposent point comme dans le cas des essaims naturels.
Ainsi, pour faire un essaim artificiel, il faut enlever une partie des abeilles avec la reine pour en former l'essaim, et faire en sorte que celles qui restent aient des jeunes vers d'ouvrières dont elles puissent faire une reine. Mais une règle indispensable à suivre, et que jusqu'à présent les opérateurs des essaims artificiels ont le plus souvent négligée, c'est de ne jamais extraire un essaim d'une ruche avant d'en avoir vu sortir des faux-bourdons ; non pas que, la ruche manquant de faux-bourdons, on ait à craindre que la jeune reine qui naîtra de la formation de l'essaim ne soit pas fécondée dans la quinzaine de sa naissance, et que pour cette cause elle ne ponde que des mâles : il suffit, pour être fécondée, qu'il y ait des mâles dans quelques autres ruches ; c'est un fait dont j'ai acquis la preuve. Mais la pratique de la règle que je prescris, a pour but de laisser aux abeilles privées de leur reine, du couvain d'ouvrières assez jeune pour en faire des reines. En effet, il faut se rappeler qu'au temps de la grande ponte qui a lieu en avril et mai, les reines, après avoir pondu une immense quantité d'œufs d'ouvrières , commencent une ponte d'œufs de mâles, qui dure souvent une vingtaine de jours sans interruption, et dix autres jours avec des alternatives d'œufs de mâles et d'œufs d'ouvrières. Si l'on séparait les abeilles dans la première période de cette ponte, celles privées de la reine ne pourraient s'en faire une, quoique avec tout le couvain de la ruche, et l'opération serait manquée ; au lieu qu'en attendant la naissance des faux-bourdons, qui sont près de trente jours à éclore, on est assuré que la ponte en est achevée, et que la reine en a recommencé une d'ouvrières.
C'est à cette inattention que l'on doit tant d'échecs dans les tentatives d'essaims artificiels ; d'autant plus que, croyant les rendre plus avantageux, on les fait presque toujours trop tôt. Le vrai moment de les faire, c'est six ou huit jours après l'apparition des faux-bourdons. Il est même rare alors que les abeilles soient obligées d'agrandir des cellules d'ouvrières pour donner aux vers qu'elles contiennent l'éducation royale. Car, d'après des observations réitérées, il m'a paru que quelque faible que soit une ruche, et soit qu'elle veuille essaimer ou non, la vue des cellules de faux-bourdons occupées, détermine toujours les ouvrières à construire des cellules royales où la reine dépose des œufs, et dont elle détruit ensuite les nymphes si la ruche n'essaime pas, soit parce qu'elle est trop peu peuplée pour se diviser, soit parce que les mauvais temps se sont opposés à l'émigration de la reine-mère, soit parce que la saison est trop avancée ou l'année trop peu abondante.
On voit que quand on a extrait d'une ruche un essaim artificiel, les abeilles qui restent ne s'attachent plus qu'à remplacer par une seule reine celle qu'on leur a enlevée, et ne s'opposent point à ce que la première née immole ses cadettes. De là il arrive que cette ruche ne donne point d'autre essaim à moins qu'on ne lui en fasse produire un second artificiel lorsqu'elle est assez forte.
Les essaims artificiels ont donc cet avantage, qu'ils empêchent les ruches de trop essaimer, et que si un essaim artificiel a été extrait d'une ruche, elle n'essaimera plus dans la même année qu'à volonté et artificiellement ; ce qui est infiniment commode, et évite une surveillance pénible pendant le temps des essaims, c'est-à-dire depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures après midi ; et cela tous les jours depuis la fin d'avril jusqu'à la fin de juin, et souvent plus tard.
Mais ils présentent encore d'autres avantages :
Et qu'on n'objecte point ici la nature. Car :
J'expliquerai, partie 2, § 14, la manière de former commodément des essaims artificiels avec la ruche française.
Les abeilles ont une foule d'ennemis plus ou moins dangereux. Les araignées les prennent dans leurs filets, et s'en repaissent après les avoir tuées. Les moineaux, les hirondelles et beaucoup d'autres oiseaux, dans le temps de leurs nichées, en font la pâture de leurs petits ; les mésanges et les pics les recherchent en automne et dans l'hiver ; les fourmis attaquent quelquefois les ruches faibles, surtout au printemps ; les guêpes affluent souvent en très grand nombre autour des ruches, où elles pénètrent avec audace pour y voler du miel, et celles de l'espèce la plus grosse et la plus forte saisissent les abeilles, les emportent, les déchirent, et sucent l'intérieur des cadavres qu'elles ont immolés. Les rats et les musaraignes s'introduisent l'hiver dans les ruches, par l'entrée quand elle est assez ouverte, ou percent les ruches en paille, et profitent de l'engourdissement des abeilles pour les dévorer ainsi que leurs provisions.
Quelques auteurs ont aussi reproché aux lézards et aux crapauds de jardin d'attaquer les abeilles vivantes et d'en faire leur proie ; mais c'est à tort ; et s'il est vrai qu'on ait trouvé dans leur estomac des débris d'abeilles ou des abeilles entières, ils provenaient sûrement des cadavres gisants au-devant des ruches.
Quoi qu'il en soit, le propriétaire d'abeilles doit les protéger contre tout ce qui est capable de leur nuire. Ainsi, il aura soin d'enlever les toiles d'araignées autour des ruches ; il détruira les nids des oiseaux apivores qui seraient dans le voisinage de son rucher ; il exterminera les fourmilières en y versant de l'eau bouillante, ou mieux encore en y brassant de la chaux vive en poudre ; il ensoufrera les repaires des guêpes, ou s'il ne peut les découvrir, il en détruira un très-grand nombre en plaçant près de l'entrée des ruches des bouteilles débouchées, à moitié remplies d'eau miellée, où elles viendront se noyer par centaines, sans que les abeilles cherchent à leur disputer ce dangereux appât. Enfin, il empoisonnera les rats et les musaraignes avec de l'arsenic ou de la strychnine. Mais il pourra laisser vivre en paix le hideux crapaud, qui se nourrit de limaces et d'insectes nuisibles au jardinage, et l'innocent lézard, que les abeilles elles-mêmes ne repoussent point, quoique parfois il entre familièrement dans leurs ruches.
Au reste, les attaques de tous ces ennemis ne donnent lieu qu'à des destructions partielles et isolées, qui vont rarement jusqu'à compromettre l'existence même d'une ruche ; ce sont des accidents individuels de mort violente auxquels tous les êtres vivants sont exposés, et qu'on n'évitera jamais entièrement, quelques précautions que l'on prenne. Mais l'ennemi le plus redoutable des abeilles, celui qui fait aux ruches une guerre d'invasion et d'extermination, c'est une chenille nommée fausse teigne provenue d'un œuf déposé par un papillon phalène, dont les ailes sont horizontales et de couleur grisâtre. Ce papillon rôde toute la nuit autour des ruchers, et parvient quelquefois, à la faveur des ténèbres, à se glisser dans les ruches faibles qui sont le plus souvent mal gardées. Il dépose ses œufs dans les rayons de cire qui sont dégarnis d'abeilles. La chaleur de la ruche les fait éclore, et il en sort de petites chenilles dont la tête est armée d'écailles à l'épreuve de l'aiguillon des abeilles.
Ces insectes, d'abord presque imperceptibles, se nourrissent de la cire qui leur a servi de berceau, et sont surtout fort avides des dépouilles de nymphes qui tapissent l'intérieur des vieux alvéoles. En prenant de l'accroissement, ils se filent une enveloppe soyeuse d'abord très-mince, puis de la grosseur d'un canon de plume, pour se faire une retraite. Ces redoutables mineurs, pleins de sécurité au milieu de leurs ennemis, prolongent leurs remparts à mesure qu'ils consomment. Pour manger, ils avancent leur tête cuirassée hors du fourreau qui les cache, et exercent ainsi paisiblement leurs brigandages, en bravant les traits de celles qu'ils dépouillent. À mesure qu'ils grandissent, le ravage s'étend et se multiplie; le siège de la ruche est couvert de débris de cire hachée; le miel coule des alvéoles rongés ; le couvain tombe de son berceau démoli, et les abeilles découragées abandonnent une demeure où elles ne peuvent plus jouir en paix du fruit de leurs travaux.
Ce fléau des abeilles est à redouter presque toute l'année, depuis la naissance de ces papillons, qu'on voit paraître en mai et voltiger autour des ruches jusqu'en octobre. Les ruches dont la cire est vieille y sont beaucoup plus sujettes que les autres.
Pour prévenir l'attaque des fausses-teignes, il faut faire en sorte de n'avoir que de fortes ruches dont la cire ne soit pas trop vieille. Mais dès qu'une fois elles y sont logées, ce qu'on connaît à leurs excréments semblables à de la poudre à canon, répandus avec des rognures de cire sur le siège de la ruche, et encore aux galeries soyeuses qu'on aperçoit au bas des rayons, il faut promptement les expulser; autrement la ruche serait perdue. J'indiquerai le moyen d'en purger la ruche française lorsqu'elle en est infestée, et on verra qu'aucune autre ruche n'offre la même facilité de secourir les abeilles dans ce pressant danger.
On doit voir par tout ce que j'ai dit, qu'une ruche est comme un royaume composé de sujets qui meurent tour-à-tour, et sont remplacés par d'autres qui naissent tous les jours. Ainsi, quoique l'abeille ouvrière ne vive guère qu'un an, une ruche n'est jamais vieille en ce qui regarde les individus qui la peuplent ; elle ne vieillit que par ses constructions en cire, qui se gâtent au bout de quelques années ; et si on a le moyen de les enlever, les ruches se maintiennent toujours jeunes. Cependant la reine, qui vit plus longtemps que l'abeille ouvrière, meurt aussi, et sa mort, ordinairement précédée d'un état de caducité qui interrompt sa ponte, peut causer une grande révolution dans la ruche. Cette révolution n'arrive point si la reine meurt en laissant une héritière encore au berceau dans quelque cellule royale, ou en laissant du couvain d'ouvrières assez jeune pour recevoir l'éducation royale.
Mais ces deux conditions venant à manquer, et le trône ne pouvant plus être occupe, la ruche n'est plus qu'un théâtre de désordre et d'anarchie : les travaux cessent tout-à-fait, et les abeilles voisines ne tardent guère d'accourir au pillage des provisions. Les assaillantes sont d'abord repoussées par les habitantes de la ruche, mais les attaques redoublent ; un grand nombre de mouches périssent, les unes victimes de leur zèle, les autres de leur audace ; et bientôt les assiégeantes pénètrent en foule dans la place. On entend alors dans la ruche et autour, un bourdonnement extraordinaire. Abeilles, guêpes, frelons, tout entre pêle-mêle, et le miel est complètement pillé dans l'espace de quelques heures.
Lorsque les choses en sont à ce point, l'unique remède est d'enlever promptement la ruche pour profiter de ce qui peut y rester.
Il est possible pourtant d'éviter cet accident. On juge qu'une ruche en est menacée quand les abeilles sont dans une espèce de découragement, qu'on ne les voit sortir qu'en très petit nombre, et qu'on n'en voit aucune apporter du pollen. On doit présumer alors qu'il n'y a point de reine, et leur fournir le moyen de s'en procurer une, si la saison le permet. J'indiquerai ce moyen en parlant de ma ruche.
Ou ne connaît qu'une maladie à laquelle les abeilles soient sujettes : c'est celle qu'on nomme dysenterie. Elle n'attaque les ruches qu'au printemps. Elle se manifeste par la déjection d'une matière liquide et jaune, que les abeilles laissent tomber malgré elles partout où elles se trouvent, et particulièrement dans la ruche, où ces déjections deviennent funestes à celles sur qui elles tombent, en ce qu'elles leur bouchent les organes de la respiration, et font mourir celles mêmes qui ne seraient pas attaquées de la maladie.
Les auteurs donnent différentes causes à cette maladie. Les uns veulent que ce soit la disette de cire brute que les abeilles ont coutume, selon eux, de mettre en réserve pour se nourrir pendant l'hiver ; que cette provision venant à manquer, elles sont forcées de se nourrir de miel, qui, étant purgatif, les relâche et leur donne la dysenterie. En conséquence, ils assurent que le meilleur remède est de leur donner des gâteaux qui contiennent de cette cire brute.
D'autres prétendent que le trop long emprisonnement des abeilles dans la ruche les ayant empêchées de se vider, le séjour des matières fécales dans leurs intestins les a ulcérés, et leur occasionne la dysenterie. Ils conseillent, pour les guérir, de leur donner un sirop compose de miel et de vin vieux, ou de moût de raisin.
Ceux qui donnent pour cause de la dysenterie la nécessité où se sont trouvées les abeilles de manger du miel, raisonnent trop par analogie. Il est démontré pour moi que les abeilles ne se nourrissent pas du pollen qu'elles mettent en réserve ; mais qu'il est destiné à former la pâtée du couvain précoce. Si le miel est légèrement purgatif pour nous, rien n'indique qu'il le soit pour les abeilles. Il est certain qu'il est leur nourriture naturelle et pour peu qu'on ait suivi ces insectes, on sera convaincu que le miel par lui-même ne leur fait jamais de mal.
L'autre cause, que l'on fait dériver du séjour trop prolongé des matières fécales dans les intestins, est plus spécieuse ; mais je ne la crois pas plus vraie ; car on ne remarque pas qu'après les hivers longs et l'emprisonnement des abeilles dans leurs ruches, auquel quelques propriétaires les assujettissent pendant les premiers temps qui suivent la fonte des neiges, elles y soient plus exposées qu'à la suite des hivers courts ; et cette observation démontre assez que cette maladie provient d'une autre cause.
S'il faut dire mon avis je crois que la dysenterie vient de ce que les abeilles ont mangé du miel déposé dans de la vieille cire qui le gâte et lui donne une très mauvaise qualité bien capable de produire la maladie dont il s'agit. Je n'ai vu qu'une seule ruche qui en fût atteinte ; le vaisseau était d'une seule pièce, et, après en avoir fait sortir les abeilles, je trouvai la cire très vieille, et les gâteaux, qui étaient dans une sorte de putréfaction, exhalaient une odeur fétide.
Si, en donnant à des ruches infectées de cette maladie, des gâteaux qui contenaient du pollen, on est parvenu à les guérir, cela ne prouve rien contre mon assertion ; cela prouve, au contraire, que les abeilles, trouvant dans ces gâteaux un miel meilleur, ont guéri en discontinuant l'usage du miel gâté qui les rendait malades. Il en est de même de l'usage du sirop, qui, en remplaçant la nourriture nuisible des abeilles, a pu les guérir du mal que cette nourriture leur avait causé. Si cette présomption est juste, il en résulte que le meilleur moyen de prévenir la dysenterie, est de renouveler la vieille cire et de bien tenir les provisions à l'abri de l'humidité, et que pour en guérir les ruches attaquées, il faut changer leur nourriture.
M. Ducarne de Blangy parle encore d'une autre maladie qui est, selon lui, une espèce de tournoiement ou de vertige, dont quelques abeilles sont attaquées, particulièrement au printemps. Je n'ai jamais rien observé de semblable, et ce que M. Ducarne prend pour des abeilles attaquées de vertige, pourrait bien n'être autre chose que de vieilles abeilles ou du couvain faible et infirme, qui tombent fréquemment autour des ruches, et qu'on voit s'agiter quelque temps et battre des ailes avant de mourir ; à moins pourtant qu'il n'y ait certains pays ou croissent des plantes vénéneuses, capables de produire cet effet.
La reine et les ouvrières sont armées d'un aiguillon placé à l'extrémité de la partie postérieure de leur corps. Cet aiguillon est composé de deux pointes garnies de barbes qui le retiennent fixé dans la piqûre, et qui empêchent que les abeilles puissent le retirer, à moins qu'on ne leur donne le temps de se tourner sur elles-mêmes pour faire replier ces barbes autour de l'aiguillon. Aussi la piqûre des abeilles leur coûte le plus souvent la vie. Obligées de s'échapper promptement après avoir piqué, elles laissent dans la chair leur aiguillon avec les viscères qui y sont adhérents. En piquant, les abeilles versent dans la plaie une petite goutte vénéneuse qui rend la douleur de la piqûre très-vive, et cause une inflammation qui augmente pendant vingt quatre heures.
Pour prévenir la piqûre des abeilles, il faut, quand on les approche, se couvrir le visage d'un masque en fils de fer, surmonté d'un capuchon de grosse toile qui couvre la tête, et dont on engage les bords sous ses habits, et se couvrir les mains de gants de grosse laine, parce que la laine étant moins compacte que la peau, les abeilles qui y planteraient leur aiguillon, pourraient facilement le retirer; ce qu'elles ne pourraient pas faire dans des gants de peau.
Mais si l'on rend de fréquentes visites aux abeilles, et si elles ont l'habitude de voir souvent du monde près d'elles, elles s'apprivoisent, et ces précautions deviennent inutiles. On peut même alors les opérer sans masque, pourvu que l'on agisse avec douceur. À défaut de masque et de gants, on peut se frotter le visage et les mains de vinaigre.
Quand on est piqué par une abeille, il faut promptement arracher l'aiguillon de la piqûre, en prenant garde de ne pas comprimer la petite vessie de venin qui se trouve à sa racine : on presse ensuite fortement la plaie pour faire sortir la goutte vénéneuse qui y a été dardée par l'abeille, et on humecte la piqûre d'une goutte d'alcali volatil, ou d'eau de chaux vive, ou à défaut, d'eau fraîche.
Un moyen infaillible de rendre les abeilles douces lorsqu'on veut les visiter c'est de les enivrer avec de la fumée et de les étourdir en même temps, en frappant la ruche fortement avec les mains. Leur terreur se manifeste par un bourdonnement extraordinaire, et elles sont alors si paisibles, qu'on peut ouvrir la ruche et la visiter à visage découvert. MM. Bosc et Féburier appellent ce procédé, dont on est redevable à M. class="nom">Lapoutre, curé comtois, mettre les abeilles en état de bruissement.
Il n'est pas d'image plus frappante d'une monarchie parfaite, que la réunion des abeilles qui composent une ruche. Chez elles, la conservation de l'état est le grand tout auquel chaque individu rapporte son travail. Point d'intérêts privés, point d'égoïsme ; tout est pour le bien public : travaux, dangers, fatigues, tout est pour l'intérêt commun ; chaque sujet s'oublie, se dévoue même, s'il le faut, pour le salut de la patrie. Sur ce peuple nombreux, règne une souveraine à qui la nature a imprimé les marques extérieures de la royauté. Douée d'une structure plus grande et couverte d'une robe plus éclatante son port a la majesté de celui d'un monarque fait pour commander ; mais aussi elle est vraiment la mère de ses sujets. Pourvue d'une fécondité prodigieuse elle est seule et sans cesse occupée à, donner des citoyens à l'état : un cortège nombreux ne la quitte point ; et quand elle parcourt ses états, les ouvrières devant lesquelles elle passe, quittent leur travail pour accourir sur son passage lui offrir les tributs de leur amour et de leur attachement. Celles-ci brossent et lèchent sa robe brillante, celles-là lui offrent du miel avec leur trompe, et toutes l'accablent de leurs respectueuses caresses.
Si cette souveraine adorée meurt sans successeur, sans espoir d'être remplacée, le pivot sur lequel roulait la machine est détruit ; le désespoir s'empare du peuple, l'harmonie cesse, les travaux sont interrompus, et les abeilles étrangères viennent conquérir les provisions abandonnées ou faiblement défendues. Mais si, à la mort de la reine, la ruche contient des vermisseaux de moins de quatre jours dans des alvéoles d'ouvrières, l'espérance n'abandonne point la famille. Une intelligence vraiment humaine la préserve de sa destruction. Une demi-douzaine de jeunes vers sont choisis pour réparer la perte d'une tête si nécessaire. Leurs alvéoles sont agrandis et tournés verticalement ; leur nourriture différente est servie avec prodigalité ; leur destination change, leur sexe se développe, et, d'ouvrières qu'ils devaient être, ils deviennent, par le plus admirable des prodiges, autant de reines parfaites.
Si deux reines se disputent l'empire d'une ruche, on ne les voit point armer le peuple pour soutenir leur querelle et prendre part à leur lutte ; les deux prétendantes combattent corps à corps : la plus faible ou la plus malheureuse succombe sans associer à sa destinée des victimes qui ne partagent pas son ambition. Le peuple n'est cependant point indifférent au spectacle du combat ; il suspend ses travaux, il accourt, il entoure d'une enceinte impénétrable l'arène où sont les deux combattantes et ferme le passage à celle qui voudrait fuir : il semble presser et attendre avec impatience l'issue du combat.
La nature a mis dans le cœur de ces fières souveraines une antipathie insurmontable contre leurs rivales. Elles ne peuvent se voir sans se jeter avec fureur les unes sur les autres ; et voilà pourquoi la vue seule des cellules qui renferment des jeunes reines, donne tant d'agitation à celle qui les aperçoit ; son aversion contre elles lui rend sa demeure insupportable, et la terreur la porte à sortir d'une habitation où elle peut être à tout moment surprise et immolée par une rivale naissante.
C'est ainsi que M. Hubert explique l'émigration des essaims. Cette horreur invincible et mutuelle que s'inspirent les reines, est indispensable au maintien de l'ordre : car si deux reines habitaient une même ruche, il n'y aurait plus cette unité de but, cette parfaite harmonie qu'on remarque dans la monarchie des abeilles ; le peuple ne pourrait suffire aux soins de la postérité nombreuse de ces deux mères fécondes ; il ne resterait plus d'ouvrières pour ramasser les provisions d'hiver, et la ruche périrait.
La vigilance et l'activité de la reine sont extrêmes : et quoiqu'elle ne travaille pas aux constructions, c'est elle qui préside à tous les travaux, qui en distribue les détails, et qui entretient, par sa présence dans la ruche, cet ordre, cet admirable ensemble qu'on ne se lasse pas d'admirer dans le travail des abeilles. Si l'on frappe quelque partie de la ruche, elle y accourt sur-le-champ. Sa fécondité est prodigieuse : on peut évaluer à 60 ou 80 mille le nombre d'œufs qu'elle pond dans une année. C'est cette fécondité qui détermine l'ardeur des ouvrières pour le travail ; et comme toutes les reines ne sont pas également fécondes, c'est cette différence de fécondité qu'on doit regarder comme l'unique cause des différences de population et de produit qu'on rencontre entre plusieurs ruches placées dans la même exposition.
Un fait remarquable aussi parmi ceux qui appartiennent à l'instinct des abeilles, c'est le massacre des mâles ou faux-bourdons après la fécondation des jeunes reines. D'où leur vient cette loi ? qui leur en inspire la nécessite ? et qui les avertit du moment de l'exécuter ?...
Cet acte d'instinct ne laisse pas d'avoir quelque chose de dur et de barbare, et il n'a point d'exemple parmi les autres animaux.
Au jour fixé pour cette exécution, qui dure quelquefois trois ou quatre jours, on voit les ouvrières impitoyables se jeter sur ces parasites désarmés, les poursuivre dans tous les coins de la ruche, les en chasser sans grâce, sans rémission ; eux, plus gros, mais sans aiguillons : elles, plus vives, plus courageuses, suppléent par le nombre à la force; en vain ils se rapprochent du palais chéri qui les a vus naître, et dont ils ne peuvent s'arracher ; elles percent les plus opiniâtres du redoutable aiguillon : tout le devant de la ruche est jonché de cadavres.
L'exécution ne se borne pas à ceux qui sont nés; mais ceux mêmes qui sont à éclore, qui sont encore au berceau , sont poignardés sans miséricorde. Vers,chrysalides, nymphes, tout est sacrifié, tout est jeté à la voirie : la proscription s'étend sur tout le sexe.
Cette insensibilité pour tout ce qui ne fait pas le bien de l'état, paraît être naturelle aux abeilles. Elles en donnent encore des preuves envers les jeunes abeilles qui travaillent à briser le couvercle de leurs cellules pour s'en arracher. Dans cette opération très laborieuse, on voit celles-ci sortir d'abord la tête et le corselet, et se donner des mouvements et des peines infinis pour dégager le reste du corps ; les plus faibles y succombent ; mais jamais les abeilles qui les ont nourries dans leur enfance avec tant de tendresse, ne leur donnent le moindre secours. La plus légère aide leur procurerait la liberté ; mais ces nourrices auparavant si tendres, maintenant dures marâtres, semblent ne pas même prendre garde aux pénibles efforts de ces faibles enfants. Surmontent-ils l'obstacle qui les arrêtait ? aussitôt elles s'empressent autour d'eux, les lèchent, les caressent, leur offrent du miel avec leur trompe, et les accablent de prévenances. Succombent-ils ? elles arrachent les cadavres de leurs prisons, et les portent hors de la ruche.
Autre Sparte, cette monarchie détruit tout ce qui naît faible, infirme, délicat et incapable de travailler. Le couvain qui n'a pas toute la vigueur d'une bonne constitution, et qui a souffert du refroidissement de la température, n'est pas conservé. On les voit porter hors de la ruche des corps encore palpitants et pleins de vie. Il ne faut à ces fières patriotes que des sujets vigoureux, capables d'enrichir l'état par leurs travaux, et non des êtres impotents pour l'appauvrir.
Les abeilles d'une même ruche vivent entre elles dans la meilleure intelligence, et se distribuent les travaux avec une économie admirable. Celles-ci restent dans la ruche pour entretenir par leur présence le degré de chaleur nécessaire au couvain ; mais elles n'y sont pas oisives : elles construisent des gâteaux de cire, ou polissent ceux ébauchés, ou ferment de couvercles bombés les vers qui ont acquis leur grosseur, ou préparent de la pâtée pour les plus jeunes. D'autres vont butiner dans la campagne : et parmi celles-là, les unes cueillent du miel, les autres du pollen, et les troisièmes de la propolis. Enfin, il y en a qui sont préposées à la garde de la ruche, et qui font vigilante sentinelle à l'entrée. Il est certain qu'elles se connaissent toutes car si une abeille de la ruche revient des champs, elle entre sans obstacle ; si elle a été mouillée et refroidie par la pluie, ses compagnes accourent pour la sécher, la réchauffer; mais si une étrangère se présente, elle est aussitôt saisie par la garde, qui la chasse et quelquefois la poignarde.
Le soir, quand tout est rentré, touchez avec un brin de paille la sentinelle la plus avancée ; elle ne se jette pas sur vous, mais elle rentre précipitamment pour sonner l'alarme, et l'on voit à l'instant sortir tout l'avant-poste, qui rôde et cherche çà et là la cause de l'alerte ; si vous les inquiétez, elles se précipitent sur vous, et vous piquent aux dépens de leur vie.
Elles ont dans leur bourdonnement un langage qui n'est point équivoque. L'abeille qui revient paisiblement des champs ne bourdonne pas comme l'abeille qui rôde autour de vous et vous menace de son aiguillon.
Du reste, rien n'est plus actif, plus laborieux, plus patriote que l'abeille. Dès le soleil levant, elle va butiner à la campagne, se charge, revient à la ruche, et retourne pour revenir encore, et ainsi jusqu'au soir. Indifférente a tout autre soin qu'au bien de l'état, elle porte son zèle infatigable jusqu'à l'imprudence ; elle brave quelquefois les mauvais temps pour se livrer à son ardeur pour le travail. La construction de ses édifices est admirable ; le miel qu'elle recueille est exquis ; les soins qu'elle prend de la jeune famille sont touchants. À tant de sagesse, tant de prévoyance, tant d'harmonie, qui ne reconnaîtrait la main puissante d'un Créateur ?...
[1]Note de Bébert : luter = Fermer hermétiquement un récipient avec du lut ou en le bordant d'un cordon de pâte de farine et d'eau.
[2] Ces trois mots ne sont cependant pas tout-à-fait synonymes. On nomme plus volontiers couteaux la partie de cire qui renferme le miel; gâteaux celle où il y a du couvain; et rayons est la dénomination commune.