Bébert.  Accueil La ruche française Introduction Des abeilles Ruchers Ruches Construction de la Ruche Française Usage de la Ruche Française Miel Cire

INTRODUCTION

Nous avons des livres de toute sorte sur les abeilles. De savants naturalistes n'ont pas dédaigné d'en faire l'objet de leurs observations, et d'étudier les lois et les habitudes qui règnent dans la société monarchique de cet insecte précieux. Nous avons de grandes obligations aux Swamerdam, aux Réaumur , aux Schirach et aux Hubert : ils ont fait, sur l'histoire naturelle des abeilles, des découvertes qui jettent un grand jour sur la manière de les élever, et qui devraient depuis long-temps nous avoir procuré un Traité pratique qui remplît l'attente de tous les cultivateurs d'abeilles. Des ouvrages en très-grand nombre ont été publiés ; des ruches de toutes les formes, de toutes les matières, ont été conseillées : chaque auteur a préconisé la sienne comme la meilleure, et cependant la pratique a fait à peine un pas vers le mieux. Si quelques-unes de ces méthodes parent à quelques inconvénients, elles en laissent subsister un grand nombre 5 et toutes sont loin d'atteindre à ce degré de perfection qu'elles semblent promettre.

Les amateurs les plus zélés, rebutés de tant d'inutiles essais dont les livres leur promettaient de si brillants résultats, n'ont point trouvé d'imitateurs parmi les gens de la campagne, qui, loin de se confier aux hasards des tentatives, ouvrent à peine une oreille défiante aux nouveautés, malgré la certitude et la constance des succès.

L'imperfection de ces diverses méthodes a amené au point de croire que l'éducation des abeilles devait être abandonnée à la seule nature, et que prétendre, par des soins, augmenter les produits, multiplier les essaims et conserver les ruches toujours jeunes et vigoureuses, c'était une chimère qui n'existait que sous la plume des auteurs. L'enthousiasme si souvent déçu des amateurs a dégénéré en découragement, et les abus qu'aucune méthode réformatrice n'a pu remplacer d'une manière satisfaisante, se sont maintenus dans la culture des abeilles.

Il est bien vrai que l'abondance du miel et la multiplication des essaims dépendent surtout du climat, du genre de culture qui y est en usage, de la plus ou moins grande fécondité des reines, du cours régulier ou irrégulier des saisons; mais elles dépendent aussi, quoique moins directement, de la forme de la ruche et de la manière dont on y gouverne les abeilles.

En effet, si on ne peut augmenter la capacité de la ruche quand elle est remplie dans le milieu de la belle saison; si on ne peut la récolter que par l'opération de la taille où le fer donne la mort à des milliers d'abeilles, où on enlève une quantité plus grande encore de couvain destiné a peupler la ruche et à produire les premiers essaims, et où l'on affame ce qui reste de la peuplade dans le moment où les vivres lui deviennent le plus nécessaires ; si on ne peut nourrir les ruches indigentes ; si on ne peut détruire la teigne qui les infecte ; si on ne ferme point leur entrée aux souris durant les froids ; si, en hiver, les rayons abrités du soleil mettent les abeilles en mouvement, ou les engagent à sortir et à chercher une mort inévitable ; si, en été, la chaleur du soleil ramollit leurs édifices, et les force de suspendre leurs travaux; si on ne renouvelle point la vieille cire ; si, en un mot, tous ces désastres que l'homme attire en partie sur les abeilles, et dont il pourrait les préserver, existent isolés ou accumulés contre ces précieux insectes, une partie des ruches périra régulièrement chaque année; les autres se dépeupleront d'ouvrières; les essaims deviendront rares, tardifs et par conséquent peu productifs ; et le miel ne s'amassera point.

C'est dans la vue de remédier à ces nombreux inconvénients, que tant de méthodes ont déjà paru jusqu 'ici, et que tant de diverses sortes de ruches ont été proposées aux cultivateurs d'abeilles.

La ruche à hausses, composée de plusieurs étages, est certainement la plus avantageuse de toutes ; mais il manquait de savoir s'en servir pour jouir de tous ses avantages ; et depuis Palteau , son inventeur, jusqu'à aujourd'hui, les nombreux auteurs qui, après lui, en ont conseillé l'usage, tout en prétendant enchérir sur sa méthode, n'y ont apporté d'autre changement que de simplifier la construction de la ruche, sans remédier à ses vices. La faculté qu'elle offre de renouveler la cire est d'un prix inestimable : mais la récolte du miel, faite dans une cire noire et dégoûtante : la section des gâteaux opérée par le fil de fer, et les désordres qui en sont la suite, faisaient payer trop cher l'unique utilité qu'on sût tirer de cette ruche, et lui ont fait préférer, par le plus grand nombre des cultivateurs, l'usage de celle à capote, dont M. Lombard a perfectionné la construction sous le nom de ruche villageoise.

Cette ruche procure du miel parfaitement beau par la dépouille de sa capote ou couvercle ; mais, outre un grand nombre d'autres inconvénients, on a le désagrément de voir, au bout de quatre à cinq ans, ses abeilles menacées d'une destruction inévitable par la vétusté des gâteaux qui remplissent le corps de la ruche , quoique les abeilles qui l'habitent soient jeunes et vigoureuses. Pour dernière ressource alors, on est obligé de recourir au transvasement, opération longue, hasardeuse, et onéreuse lors même qu'elle est suivie de succès. Une troisième ruche a semblé longtemps rivaliser d'avantages avec les deux autres. C'est la ruche de Gélieu. Inventée pour faire des essaims à volonté, la facilité de son usage lui a procuré partout des partisans : mais si le crédit est du au succès, on peut dire qu'aucune ruche ne le mérite moins qu'elle ; et si, après l'avoir essayée, quelques personnes en continuent l'usage, ce n'est que par l'opiniâtreté d'un espoir qui ne se lasse point d'être toujours déçu.

La culture des abeilles réclamait une méthode qui réunît les avantages promis par les trois sortes de ruches dont je viens de parler, et qui ne donnât pas des espérances pour des réalités.

Je ne citerai pas comme avantage la faculté de s'emparer d'une partie des provisions que contient une ruche sans détruire les abeilles : c'est un point qu'emporte avec soi l'idée seule de se livrer à l'éducation de ces insectes ; car élever des abeilles, ce n'est pas les détruire, mais les conserver, les faire multiplier et prospérer.

Récolter un miel parfaitement pur et frais, déposé dans une cire blanche et fraîche qui n'a jamais renfermé ni couvain ni pollen, comme on le fait avec la ruche villageoise ; faire des récoltes particulières de vieille cire qui renouvellent les constructions et maintiennent les ruches dans une éternelle jeunesse ; former commodément des essaims artificiels : voilà des avantages du plus grand intérêt, on pourrait dire les points fondamentaux de la culture des abeilles. Et lorsqu'on se les procure par l'usage d'une méthode au moyen de laquelle les récoltes du miel, bornées au superflu des abeilles, se trouvent naturellement mesurées à l'abondance du climat, de la saison, de l'année, à la force de la ruche, et à l'activité des abeilles, toujours déterminée par la fécondité de leurs reines ; lorsqu'on y joint la commodité d'occuper les abeilles pendant toute la belle saison et d'utiliser ainsi leur activité naturelle, celle de récolter le miel sans couper les rayons par le fil de fer, celle de s'opposer aux ravages de la fausse teigne, celle de nourrir les essaims tardifs ou les ruches nécessiteuses et une foule d'autres commodités d'une importance moins majeure, une méthode semblable doit être favorablement accueillie des cultivateurs d'abeilles, dont elle remplit les principales vues : et telle est en effet la cumulation d'avantages que je ne crains pas d'annoncer à ceux qui essaieront la mienne.

Avec la ruche à hausses, telle qu'elle a été employée jusqu' à aujourd'hui, on renouvelle la cire; mais le miel est récolté dans les plus vieux rayons de la ruche. La ruche villageoise procure un miel renouvelle pas. La ruche villageoise procure un miel pur, mais la cire ne s’y renouvelle pas. La ruche de Gélieu, qui ne jouit d’aucun de ces avantages, promet des essaims artificiels. Je propose une méthode qui, en même temps qu'elle procure un miel pur, permet le renouvellement de la vieille cire, et se prête à une formation simple et facile d’essaims artificiels.

Ce n'est pas ici un ouvrage d’observations nouvelles sur l'histoire naturelle des abeilles ; le titre seul l’annonce : c’est une méthode pratique, basée sur la connaissance que nous avons aujourd’hui de ces insectes. Ce n’est point un ouvrage scientifique où j‘ai cherché à étaler les ornements du style : vérité, clarté et simplicité, voila les fanaux qui ont guidé ma plume. Aussi je n’adresse pas mon travail aux beaux esprits qui, le plus souvent, jugent du mérite des systèmes par le vernis de la diction; mais je l'adresse surtout aux gens de la campagne , à qui, pour l’ordinaire, la vérité suffit, quel que soit son langage. J’ose croire qu’il leur sera utile, s’ils peuvent se déterminer, je ne dis pas a vaincre l’attachement qu’ils ont pour leurs anciennes méthodes, mais à soumettre la mienne au plus petit essai, bien assuré que le succès les convaincra mieux que tous les raisonnements de la plus saine logique.

Je n’ai pas non plus compilé toutes les instructions dont la plupart des auteurs qui ont écrit sur la matière ont surchargé leurs méthodes; je me suis borné à ce dont il était nécessaire que le cultivateur d'abeilles eût connaissance pour le guider dans sa pratique, supprimant tout ce qui me semblait peu important ou généralement connu, et préférant qu'on fît à mon ouvrage le reproche d'être incomplet, plutôt que celui de n'être qu'un ramas d'instructions banales. On ne doit cependant point s'attendre à ne trouver dans cet écrit que des procédés absolument neufs : il n'en est peut-être pas un seul dont je n'aie puisé l'idée dans quelques-uns des livres nombreux qui ont paru sur les abeilles ; mais celui-là aussi est inventeur, qui perfectionne les inventions des autres ; et peut-être trouvera-t-on que j'ai fait un travail utile en réunissant les avantages isolés de tous les procédés connus, et en prévenant leurs inconvénients.

Cet ouvrage est divisé en trois parties : la première est consacrée à un développement sommaire de ce qui se passe dans la monarchie des abeilles, ou à quelques notions sur l'histoire naturelle de cet insecte. Dans la deuxième partie, je m'occupe des ruchers, des diverses sortes de ruches, de la ruche française et de la manière de s'en servir; et dans la troisième partie ; je traite de la manipulation du miel, de la préparation de la cire, et des avantages qu'on peut retirer de la culture des abeilles.