La ruche française doit de grands avantages à sa construction particulière ; mais elle en doit beaucoup aussi à l'usage qu'on en sait faire. C'est de cet usage que dépendent les deux points les plus importants de la culture des abeilles, récolte du plus beau miel dans des alvéoles purs, et le renouvellement périodique de la cire. Je vais donc, dans les paragraphes qui suivent, indiquer la manière de s'en servir depuis le moment où l'on y introduit les essaims: j'indiquerai aussi, dans un paragraphe particulier, le moyen de transvaser les abeilles d'une ruche ancienne dans une ruche française.
Lorsqu'on a fait fixer un essaim qui part de la ruche, en lui jetant ou de l'eau avec des balais, ou du sable, ou de la terre menue, on porte à sa plus grande proximité, une ruche composée seulement de trois étages, dont le supérieur est frotté intérieurement d'un peu de miel. Cette ruche doit être posée sur son siège, et néanmoins élevée tout au- tour sur des cales de quelques centimètres.
Après cette préparation, on ramasse les abeilles avec un poêlon, et on les verse doucement à l'entrée de la ruche, où elles entrent sur-le-champ. Le soir, au soleil couché, on enlève doucement et sans secousses, les cales qu'on avait mises pour tenir la ruche soulevée ; on l'emporte avec son siège sur le pieu qui lui est destiné, et on la couvre de son surtout. Quand le temps est mauvais, on la met tout de suite en place.
Si l'essaim est fort et précoce, en trois semaines ou un mois, il aura rempli de constructions les trois étages qui composent sa ruche[1]. Il faut alors détacher la couverture, et mettre un quatrième étage sur lequel on la replace[2]. Mais il ne faut donner à la ruche ce quatrième étage, que quand les trois premiers sont entièrement pleins : la conservation des ruches est attachée à l'observation de cette règle.
Lorsque ce quatrième étage est plein, ce qui arrive quelquefois en moins d'un mois si la saison est peu avancée et le pays abondant, on fait la première récolte de miel comme je le dirai plus bas, au § V.
Un préjugé ordinaire à ceux qui débutent dans l'éducation des abeilles, c'est de croire qu'en recueillant dans des ruches séparées tous les essaims qui sont sortis le même jour, ils augmenteront d'autant le nombre de leurs ruches. Il importe de les prémunir contre cette tendance funeste.
Pour peu qu'on ait d'expérience sur les abeilles, on est frappé de la différence du produit d'un bon essaim à celui d'un essaim faible. Non-seulement ce produit égale celui de deux essaims faibles, mais il est six fois plus considérable; et il est certain, tandis que l'autre est souvent négatif.
Cette différence tient à des causes sensibles :
Supposons deux essaims du même jour, logés dans deux ruches et composés de dix mille abeilles chacun, et d'une reine également féconde chez les deux. Supposons qu'il y ait dans chaque ruche cent abeilles constamment et uniquement occupées à en défendre l'entrée aux insectes et autres ennemis : le nombre des travailleuses dans chacune sera réduit à neuf mille neuf cents ; qu'il faille deux mois à ces essaims pour remplir de gâteaux de cire la capacité des ruches ; que le séjour de trois mille abeilles soit nécessaire dans la ruche, tant pour y maintenir l'égalité de température nécessaire au couvain, que pour le soigner dans tous ses besoins, pour fermer de couvercles de cire les alvéoles qui sont pleins de miel ou ceux qui contiennent des vers qui ont acquis leur accroissement, et pour polir les constructions de cire ébauchées : le nombre se trouvera réduit dans chaque essaima six mille neuf cents butineuses ; que sur ce nombre six mille d'entre elles soient employées à recueillir du pollen pour nourrir le couvain : il ne restera que neuf cents ouvrières en miel dans chaque essaim.
Maintenant, en partant des bases supposées, réunissons les deux essaims dans une seule ruche au lieu de les séparer. Une des reines étant sacrifiée, leur nombre montera à vingt mille. Cent occupées à la garde de la ruche, il en restera dix-neuf mille neuf cents ; les constructions en cire s'achèveront dans un mois ; les trois mille abeilles nécessaires dans la ruche réduiront le nombre des butineuses à seize mille neuf cents ; sur quoi six mille employées à la récolte du pollen, il en restera encore dix mille neuf cents pour recueillir du miel, c'est-à-dire six fois plus d'ouvrières que dans les deux faibles essaims.
Mais ce calcul, quelque frappant qu'il soit, ne rend point encore toute la différence d'un bon essaim à deux faibles : car à peine quelques rayons sont-ils construits, que le couvain y est déposé aussitôt par la reine qui est dans sa grande ponte ; le couvain exige les soins de toute une faible colonie, tant pour le nourrir que pour l'échauffer : les constructions sont donc tout-à-fait interrompues pour l'éducation d'une jeune famille qui, malgré cela, ne prospère point faute de nourriture ou de chaleur suffisantes. Toute la belle saison se passe avant que la ruche soit à moitié pleine, et l'on est obligé de donner, pour l'hiver, des vivres à l'essaim, qui périt le plus souvent dans les ruches d'une seule pièce.
L'essaim fort, au contraire, qui a eu du monde pour les travaux, a fourni au propriétaire un étage de beau miel, et quelquefois deux ; et au printemps suivant, il donne de forts essaims qui réparent la stérilité des ruches faibles.
Il faut donc, quand on a deux faibles essaims le même jour ou à peu de jours d'intervalle, les réunir ; et pour cela, après les avoir recueillis chacun dans une ruche, on place le soir les deux ruches l'une sur l'autre, et on enfume celle du bas pour faire monter les abeilles dans celle du dessus et les étourdir ; autrement elles se livreraient des combats meurtriers. Après avoir passé ainsi la nuit ensemble, elles vivent le lendemain en bonne intelligence et suivent les lois de celle des deux reines , qui survit au duel qui a eu lieu entre elles. Il n'est pas nécessaire de dire qu'on retire dans le bas de la ruche les étages surnuméraires.
Si les essaims n'étaient pas du même jour, on ferait passer l'essaim du jour dans la ruche du premier recueilli, afin de ne pas perdre le couvain et le travail qui pourraient déjà se trouver dans celle-ci.
Si cependant on avait un essaim tardif ou faible, sans en avoir un autre faible avec qui on pût le réunir, on le recueillerait dans une ruche de deux étages ou d'un étage seulement, où il ferait pendant le reste de la belle saison, tout le travail qu'il pourrait et dans l'automne on mettrait sur cette ruche un étage plein de miel pris sur une ruche forte : par ce moyen on est assuré de lui faire passer l'hiver, et l'année suivante il dédommagera bien de cette avance.
Pour extraire un essaim artificiel d'une ruche, il est indispensable qu'elle réunisse les conditions suivantes :
Lorsque ces conditions se trouvent réunies, on se transporte, masqué, ganté et approvisionné d'étages vides, de sièges et de couvertures, auprès des ruches qu'on veut opérer.
On enlève leurs surtouts ; on détache l'un de l'autre les deux étages du milieu, et on glisse entre eux tout autour une lame de couteau pour les décoller.
Cela fait, on passe derrière la première ruche dont on veut extraire un essaim, et on place a sa gauche, par terre, un siège vide. Après avoir donné quelques petits coups avec le dos du doigt, en trois reprises de quelques secondes d'intervalle, savoir, les deux premières contre le deuxième étage, et la troisième sur la jonction du premier et du deuxième étage, afin d'y attirer la reine, on enlève les deux étages supérieurs, qu'on met sur le siège préparé à sa gauche. On pose sur les deux étages inférieurs restés en place, un troisième étage vide, surmonté d'une couverture : puis on ôte sur-le-champ cette ruche avec son siège, et on l'entrepose à sa droite. On remet à la place qu'elle occupait les deux étages supérieurs qu'on avait déposés à sa gauche, avec le siège sur lequel on les a placés : après quoi on porte au lieu qui lui est destiné, l'essaim composé des deux étages inférieurs auxquels on a ajouté un étage vide, et on le couvre d'un surtout.
On revient à la ruche restée en place, à laquelle on ajoute aussi un étage vide qu'on place dans le dessus, et on lui remet son surtout. Le point important pour réussir dans cette opération, c'est d'emporter la reine : autrement les abeilles de l'essaim déserteraient toutes pour la rejoindre.
Quand l'étage vide donné à chacune des deux ruches est rempli, on leur en ajoute un quatrième, toujours dans le dessus.
On voit qu'on emporte pour former l'essaim, les deux étages inférieurs qui possèdent la reine et qui contiennent beaucoup de couvain ; qu'avec eux, on enlève les deux tiers des abeilles, qui sont toujours dans le bas des ruches en plus grand nombre que dans le dessus ; mais on laisse en place le quatrième étage plein de miel, et, ce qui est plus utile encore, le troisième, qui, au-temps de la grande ponte de la reine, renferme une quantité prodigieuse de couvain de tout âge ; parce que les gâteaux qu'il contient étant plus frais que ceux des étages inférieurs, la reine y pond plus volontiers qu'ailleurs. Les abeilles qui étaient dans celte partie supérieure au moment de la séparation, celles qui étaient à butiner dans la campagne, et qui arrivent bientôt en foule, ainsi que quelques-unes de l'essaim qui, par habitude, reviennent à leur ancien domicile, égalisent à peu près la population des deux ruches.
Les habitantes de la ruche restée en place, se voyant sans reine, s'occupent sur-le-champ de la remplacer en agrandissant et disposant verticalement des cellules où sont logés de jeunes vers féminins, si même déjà la ruche, disposée à essaimer, n'a pas quelques cellules royales construites et occupées. Au bout de quelques jours elles ont une reine qui, par sa fécondité, augmente bientôt la population de la ruche, et la met quelquefois en état de subir une nouvelle opération du même genre. Mais on ne doit l'exiger que dans le cas d'une extrême population, et lorsque la saison est peu avancée.
De son côté, l'essaim qui possède une reine dans le fort de sa ponte, remplit promptement deux étages vides, et se trouve ordinairement, peu de temps après, dans le cas de donner lui-même un essaim.
On peut faire des essaims artificiels depuis le matin jusqu'au soir, pourvu qu'au moment où l'on opère, il y ait un grand nombre d'abeilles en campagne.
Lorsqu'on veut loger des abeilles dans un vaisseau, il est sans doute plus commode d'y introduire l'essaim immédiatement après sa sortie de la mère ruche ; cependant, si on veut faire passer les abeilles d'une ruche ancienne dans une ruche française, non-seulement on aura l'avantage de les avoir dans un vaisseau plus commode, mais on aura encore celui de voir leurs constructions rajeunies et de posséder une peuplade en quelque sorte toute nouvelle, puisqu'on sait qu'une ruche ne vieillit jamais que par ses constructions.
Les auteurs ont conseillé divers moyens de transvaser les ruches par préparation, c'est-à-dire en amenant insensiblement les abeilles à travailler dans la ruche nouvelle qu'on leur présente.
Celui de ces moyens le plus généralement adopté, consiste à mettre la ruche nouvelle, percée par le dessus, sous la ruche ancienne dont on condamne l'entrée ; en sorte que les abeilles soient obligées de passer par la ruche nouvelle pour sortir. Quand la ruche supérieure est entièrement pleine, les abeilles descendent dans la ruche nouvelle, placée dessous, pour y continuer leurs constructions ; et quand celle-ci est aux trois quarts pleine, on enlève la vieille ruche.
On peut employer ce moyen pour transvaser une ruche ancienne dans une ruche française. Pour cela, on doit se munir d'une planche ou assemblage de planches, d'une surface assez étendue pour pouvoir clore la bouche de la ruche qu'on se propose de transvaser. Au milieu de celle planche, on marque un carré de 25 centimètres, et on pratique dans ce carré des ouvertures parfaitement semblables à celles des planchers des étages, de manière qu'elles y correspondent quand on place la planche sur un étage.
Cette précaution prise, immédiatement après la sortie de l'hiver, on met la planche percée sur deux étages, avec l'attention d'en faire correspondre les trous avec ceux du plancher de l'étage supérieur ; et on place sur cette planche la ruche ancienne, dont on bouche l'entrée. On lute la planche tout autour des deux ruches qu'elle sépare, avec de la bouse de vache, et on couvre le tout d'un surtout convenable.
Les abeilles de la ruche ainsi disposée, sont obligées pour sortir, de passer par les deux étages, où, elles construisent bientôt des rayons. Quand ces, deux étages sont pleins, on en glisse un troisième par-dessous, après avoir enfumé les abeilles pour les faire monter ; et quand celui-ci est rempli à son tour, on donne quelques petits coups contre les étages pour y attirer la reine, puis on enlève la vieille ruche avec la planche intermédiaire, et on remet à sa place un quatrième étage, si la saison n'est pas trop avancée. On emporte cette ruche dans une chambre où on ne laisse qu'un petit jour, afin que les abeilles qui s'y trouvent, retournent à la ruche laissée en place.
Mais ce mode de transvasement a un inconvénient notable : c'est que, les abeilles plaçant toujours leur miel dans le haut de leur logement, la totalité de leurs provisions se trouve dans la ruche ancienne, et que les étages qui restent après qu'on a enlevée celle-ci, ne contenant que du couvain ou des rayons sans miel, on est obligé de donner aux abeilles un étage plein, pris sur une ruche forte, ou de l'approvisionner de quelque autre façon pour l'hiver.
Cet inconvénient m'a suggéré un moyen que je crois préférable à celui-ci. Par ce procédé, le transvasement se prépare toujours dès la sortie de l'hiver : à cette époque on perce la ruche ancienne par le haut de plusieurs trous assez évasés pour que les abeilles y puissent passer en grand nombre. Sur cette ruche, on place une planche percée de trous qui correspondent à ceux faits au sommet de la ruche, ou plutôt ouverte dans le milieu d'un très-large trou dans le vide duquel viennent aboutir tous ceux pratiqués au-dessus de la ruche. On met sur cette planche un étage garni d'une couverture , et on lute le tout avec de la bouse de vache.
Si le dessus de la ruche ancienne était plat et d une surface assez vaste pour qu'un étage qui y serait placé ne débordât d'aucune part, la planche percée intermédiaire serait inutile. Si, au contraire, elle était de figure conique, on en couperait la pointe à une longueur de 10 à 12 centimètres , et on poserait la planche percée sur la section du cône.
Dès que l'étage ainsi arrangé sur la ruche ancienne est rempli, on en interpose un vide entre lui et la ruche ancienne ou la planche intermédiaire s 'il y en a une j et au lieu de le luter sur cette planche ou sur la ruche, on le soulève par-devant sur deux cales d'un centimètre pour servir désormais d'entrée aux abeilles. On condamne celle de la vieille ruche, et on remet un surtout plus élevé.
Quand ce nouvel étage est plein, on en ajoute un troisième par dessus ou mieux entre les deux.
Quinze jours ou trois semaines après, on débouche l'entrée de la vieille ruche, par où on souffle de la fumée afin d'obliger les abeilles à monter dans les étages, et on. enlève cette vieille ruche pour s'emparer de ce qu'elle contient. Enfin, on place la ruche française sur un siège convenable, et l'opération est parachevée.
Palteau, et après lui quelques auteurs, ont conseillé une autre méthode de transvasement par préparation, qui consiste à renverser sans-dessus- dessous la ruche ancienne dont on condamne l'entrée, et à en couvrir la bouche avec une planche percée sur laquelle on place la ruche vide. Mais ce moyen ne m'a jamais réussi , les ruches anciennes débordaient de population ; elles essaimaient à l'ordinaire sans que les abeilles se fussent installées dans les ruches nouvelles.
Si on n'avait pas préparé le transvasement des ruches anciennes à la sortie de l'hiver, on pourrait néanmoins faire passer les abeilles dans des ruches françaises, en leur faisant subir un transvasement forcé, après qu'elles auraient essaimé : pour cela on opérerait dans les cas et de la manière que j'ai indiqués, en parlant du transvasement des ruches d'une seule pièce, ici.
Les essaims sont placés d'abord dans une ruche de trois étages, suffisants pour loger toute la ponte de la reine, et pour recevoir leurs provisions d'hiver. Le quatrième étage, qu'on place sur les trois premiers quand ils sont entièrement pleins, est le lieu de dépôt où les abeilles emmagasinent le tribut qu'elles doivent à leur maître, et cet étage est le seul qu'il puisse s'approprier. Aussi, on ne doit songer à récolter du miel sur une ruche que quand elle a quatre étages tout pleins; cette règle n'admet point d'exception.
Il y a plusieurs manières de faire cette récolte. Après avoir détaché le quatrième étage de celui sur lequel il pose, on l'enlève et on remet à sa place un étage vide fermé d'une couverture; puis on emporte le plein dans une chambre où on ne laisse qu'un petit jour, comme on le fait pour les couvercles des ruches villageoises, avec l'espoir que les abeilles qui s'y trouvent le quitteront pour retourner à leur ruche; on peut même, quand elles s'obstinent à y rester, les déterminer à fuir, en faisant monter de la fumée par les ouvertures du plancher. Ou bien le soir, au soleil couché, on soulève le quatrième étage sur des cales de 5 à 8 centimètres, afin que les abeilles descendent pendant la nuit dans les étages inférieurs; et on l'emporte le lendemain de grand matin, après l'avoir remplacé par un vide.
Mais il vaut beaucoup mieux employer pour celte récolte l'enfumoir dont M. Beaunier conseille l'usage, et qui rend l'opération infiniment plus nette, plus facile et plus expéditive.
Cet enfumoir se compose de trois parties : la base, le fourneau et le soufflet. La base de l'enfumoir est formée de quatre liteaux qui ont juste l'épaisseur du bois dont les étages sont construits, et qui ont des dimensions de longueur de manière à former un carré qui s'adapte précisément sur les étages, c'est-à-dire de 25 centimètres dans œuvre. Sur ces quatre liteaux, on cloue un demi-lambris percé d'un petit trou dans une des parties de sa surface autre que le centre, afin que la fumée ne s'introduise pas dans les ruches par la seule ouverture du milieu des planchers.
Le fourneau de l'enfumoir n'est autre chose que deux entonnoirs de tôle, dont les bouches s'emboîtent l'une dans l'autre. On place dans chacun de ces entonnoirs une petite grille en fil de fer, qui sert à retenir les matières combustibles qu'on y met. Le bec de l'un des entonnoirs doit être recourbé en forme de coude à son extrémité, pour plus de facilité dans l'usage.
Le soufflet est un soufflet ordinaire qu'on peut choisir plus petit, si l'on veut, de manière toujours que son chalumeau entre juste dans le bec non recourbé du fourneau.
Quand on veut récolter une ruche, on met dans le fourneau de la paille ou du foin mouillés, ou de la bouse de vache sèche, ou du linge, avec des charbons ardents ; on adapte le soufflet au bec du fourneau, qui lui est destiné; on place la base de l'enfumoir sur la ruche dégarnie de sa couverture, puis on souffle doucement. La fumée se répand d'abord dans la base, et, son volume grossissant, elle pénètre dans l'étage supérieur par les ouvertures latérales et par celle du milieu, et elle s'y étend de manière que les abeilles sont forcées de descendre et d'abandonner cet étage. Lorsqu'on voit les abeilles sortir de la ruche en très-grand nombre, ce qui fait présumer que la fumée com- mence à se répandre dans les étages inférieurs, on enlève celui duquel on vient d'expulser les abeilles, et on lui en substitue un vide qu'on met toujours à la place qu'il occupait, et jamais ailleurs. S'il restait encore des mouches entre les couteaux de l'étage enlevé, on appliquerait la base de l’enfumoir de l'autre côté de cet étage, et on les forcerait de fuir par les ouvertures latérales du plancher.
L'ensemble de l'enfumoir se voit dans la fig. 6. M N, base de l'enfumoir, composée de quatre liteaux surmontés d'un demi-lambris de la dimension précise des étages ; Q, fourneau en tôle ou autre métal, CC, ligne qui marque l'endroit où les bouches des deux entonnoirs s'emboîtent ; DD, lignes ponctuées qui figurent la place où sont les grilles en dedans du fourneau ; E, trou de la base par où s'introduit l'un des becs du fourneau ; coude de ce bec ; 1, autre bec du fourneau où se place le chalumeau du soufflet; H, soufflet[3].
Si, après avoir enlevé le quatrième étage, on ne le trouvait pas entièrement plein, il faudrait le replacer et différer la récolte de quelques jours ou de quelques semaines. Si on ne voulait prendre que quelques rayons de miel au moment du dîner, on enlèverait le quatrième étage après l'avoir enfumé comme je viens de le dire, et on détacherait proprement un ou deux rayons avec un couteau fait exprès ; après quoi on remettrait cet étage à sa place.
Ce couteau est un morceau de fer très mince, d'environ 30 centimètres de longueur, dont les deux extrémités sont courbées à angle droit, pour en former deux lames de 3 centimètres de longueur sur un centimètre au plus de largeur ; l'une de ces lames a le taillant tourné en bas, et l'autre un double taillant qui est horizontal lorsqu'on tient l'instrument droit ; la première sert à détacher les rayons par côté, et l'autre à les détacher par dessous.
Lorsqu'une ruche est pleine et qu'on en veut différer la récolte pour la faire sur un certain nombre de ruches à la fois, on met un étage vide entre le troisième et le quatrième, afin que le défaut de place ne force pas les abeilles à l'oisiveté[4]. Elles travaillent dans ce vide intermédiaire avec une ardeur incroyable.
Quoique le quatrième étage soit le superflu des abeilles, et que le propriétaire puisse s'en emparer toutes les fois qu'il est rempli, néanmoins on doit s'abstenir de récolter quand la saison est très avancée, et que la campagne ne fournit pas assez aux abeilles pour qu'elles puissent faire quelque travail dans l'étage vide substitué à celui qu'on enlèverait. Car outre que ce serait donner à leur habitation un vide dont elles n'ont pas alors besoin, le miel de cet étage peut ne leur être pas absolument inutile, surtout si la ruche est bien peuplée et l'hiver doux; et comme elles sont extrêmement économes de leurs vivres, cet excédant de provisions n'est pas perdu ; il les met au printemps suivant dans le cas d'essaimer de meilleure heure et de fournir des récoltes plus hâtives.
Ainsi, dans les pays où l'on sème du sarrasin après le blé, on peut récolter les ruches jusqu'à la fleuraison de cette plante, dont le miel est d'ailleurs amer et assez mauvais ; cependant elle eu produit une telle quantité qu'on est obligé quelquefois de faire encore une récolte sur les ruches très fortes durant le cours de cette fleuraison ; dans tous les cas, il faudrait la faire avant le premier septembre, et ne plus rien prendre sur les ruches après cette époque, quelque garnies qu'elles fussent.
De même, quoique les quatre étages d'une ruche soient pleins dans le temps des essaims, on ne doit point la récolter alors, soit qu'on attende les essaims ou qu'on les fasse artificiellement, parce que, d'une part, en ce moment, qui est celui de la grande ponte des reines, il ne serait pas impossible qu'il y eût un peu de couvain dans le quatrième étage, surtout si la reine était très féconde ; et que, d'une autre part, l'étage vide qu'on substituerait au plein par la récolte, donnant de l'espace aux abeilles, retarderait ou empêcherait la sortie de l 'essaim, et ferait obstacle à ce qu'on pût le former artificiellement.
Le vrai moment de faire la première récolte d'une ruche, c'est quinze jours après l'émigration des essaims naturels.
Quant aux essaims artificiels et aux ruches qui les ont fournis, on les récolte lorsqu'ils ont quatre étages pleins ; à moins qu'on ne préfère, à ce moment, en extraire de nouveaux essaims, si la saison n'est pas trop avancée.
Au reste, je ne conseille ces divers ménagements que pour la plus sûre conservation des ruches : la règle générale est qu'on peut les récolter après l'essaimage, toutes les fois que le quatrième étage est plein. Les récoltes tardives ne les font point périr ; elles n'ont d'autre inconvénient que de retarder les essaims et les récoltes l'année suivante. Quant aux ruches faibles, incapables de rien donner, elles manifesteront assez leur indigence par le défaut de travail dans le quatrième étage.
Dans le mois de novembre, par un temps froid, on enlève à toutes les ruches, sans exception, leur premier étage ou étage inférieur, qui, à cette époque, ne contient que de la cire. La méthode de placer les étages vides toujours dans le dessus de la ruche, produit cet effet, qu'au bout de quelques années, la cire qu'on enlève ainsi à chaque fin d'automne, est la plus vieille de la ruche : c'est par cette récolte que s'en fait le renouvellement.
Au mois de mars, on met un étage vide dans le dessus de toutes les ruches, pour remplacer l'étage de vieille cire qu'on leur a enlevé dans le bas avant l'hiver. En général, toutes les fois qu'on donne des étages vides aux ruches, on les met dans le dessus et jamais dans le bas : c'est une règle fondamentale de ma méthode.
De tous les fléaux qui ravagent les ruches, le plus destructeur est le défaut de provisions suffisantes pour l'hiver. Les essaims tardifs qui se sont occupés de la construction de leurs édifices et de l'éducation de leur famille dans le temps propre à ramasser du miel, les essaims faibles et les ruches mères qui ont donné trop d'essaims et qui n'ont pas eu assez de monde pour pourvoir à la fois aux besoins journaliers du couvain et à l'approvisionnement de l'hiver, les forts essaims logés dans de trop grands vaisseaux, et qui ont employé toute la belle saison à fabriquer des gâteaux pour remplir leur habitation, les ruches fortes qui, n'ayant qu'un petit vaisseau, n'ont pu y emmagasiner assez de miel pour une grande population, celles qui, exposées aux ardents rayons du midi, n'ont pu travailler durant les étés très chauds ; en un mot, toutes les ruches, dans les années stériles en miel et suivies d'hivers doux, sont exposées à mourir de faim.
Le propriétaire qui veut les conserver, doit, aussitôt que la campagne est dépouillée de fleurs, les peser, ou tout au moins les soulever, pour connaître, à la légèreté de leur poids, l'urgence de leurs besoins, et venir au secours de celles qui sont dans la disette.
La manière la plus naturelle et la plus sûre de les pourvoir, est de leur donner en automne un étage plein de miel, pris sur une ruche forte. Si cependant on n'avait pas d'étages pleins à leur donner, ou qu'on craignît d'en faire la dépense, on les nourrirait d'une autre manière. On aurait l'attention de préparer d'avance un sirop composé d'une partie de miel commun et de deux ou trois parties de moût de raisin ou de jus d'autres fruits, avec un peu de sel, bouillis jusqu'à consistance de sirop. On aurait de petites auges faites d'un morceau de planche de 20 centimètres en carré, et de 4 centimètres d'épaisseur, creusé de 2 centimètres et demi sur toute sa surface, jusqu'à 1 centimètre et demi des bords. À défaut d'auges, on se servirait d'assiettes. On remplit l'auge de sirop, on la couvre d'une toile de canevas ou de brins de paille ; on enlève la couverture de la ruche ; on place l'auge sur le milieu du plancher de l'étage supérieur, et on la couvre d'un étage vide sur lequel on met la couverture.
Les abeilles transportent dans leurs rayons la nourriture qu'on leur offre ; deux jours après, on donne une seconde augée, si la première ne suffit pas ; et quand la ruche est suffisamment pourvue, on retire l'auge et l'étage vide qui la couvrait. La provision ordinaire d'une ruche doit être au moins de 6 kilogrammes de miel. Pour s'assurer si elle a cette quantité, on la pèse, et, après avoir déduit le poids du vaisseau et du siège, on distrait encore 3 kilogrammes pour celui des mouches , de la cire, du pollen et du couvain ; ce qui reste est le poids du miel.
Si, en plaçant après l'hiver un étage vide sur toutes les ruches, comme il est dit au paragraphe précédent, on s'apercevait que quelques-unes eussent de nouveaux besoins, on y pourvoirait de même; car c'est principalement en automne et au printemps que les abeilles ont besoin de nourriture ; l'hiver elles sont groupées et ne consomment rien ou très peu. En général, on ne doit pas être parcimonieux avec elles ; elles dédommagent au centuple de ces légères avances.
Quand on reconnaît, aux indices dont j'ai parlé dans le paragraphe 6 de la première partie, qu'une ruche est attaquée des fausses-teignes, qui commencent toujours leurs ravages par le bas des constructions, il faut sur-le-champ enlever le premier étage où elles sont installées, sans miséricorde pour le couvain qui pourrait s'y trouver, et la ruche en est délivrée. On ajoute ensuite un étage vide par-dessus, si la ruche en avait moins de quatre ; ou si elle avait ce nombre, entre le troisième et le quatrième.
Il faut avoir l'attention, quand on enlève le premier étage infesté, d'examiner s'il n'y a pas des enveloppes soyeuses contre les rayons du deuxième étage, qu'il faudrait aussi enlever, dans le cas où on en apercevrait. Mais ce cas sera infiniment rare : car on conçoit que le plancher de chaque étage s'oppose a ce que les fausses-teignes puissent arriver facilement aux étages supérieurs ; et il faudrait qu'elles fussent établies depuis bien longtemps dans la ruche, pour avoir pu passer du premier étage au second par les ouvertures latérales du plancher.
Je n'ai jamais vu le pillage désoler une ruche, quelque faible qu'elle fût, que quand la reine était morte ; cette observation m'est commune avec M. Lombard. J'ajouterai même que je n'ai jamais eu de ruche pillée sans l'avoir prévu huit ou quinze jours d'avance, parce que je remarquais que les abeilles de ces ruches sortaient en petit nombre, et qu'aucune d'elles n'apportait du pollen. Jamais je n'ai trouvé de couvain dans les ruches pillées, ni dans celles que j'en voyais menacées et que j'ai visitées, étages par étages, quelques jours avant le pillage.
Ainsi, quand la saison n'est pas trop avancée, et que les faux-bourdons ne sont pas massacrés dans la plupart des ruches, il faut mettre les abeilles des ruches menacées du pillage dans le cas de se procurer une reine. Pour cela, on enlève le deuxième étage d'une ruche forte dont les abeilles apportent beaucoup de pollen, et on le place entre le premier et le deuxième de la ruche menacée.
L'étage qu 'on donne à la ruche menacée contenant du couvain de tous les âges, les abeilles ne manquent pas de donner l'éducation royale à quelques jeunes vers, et de se faire ainsi une reine. J 'ai employé ce moyen avec le plus grand succès.
Pour enlever le deuxième étage que l'on donne à la ruche menacée du pillage, il faut mettre à la ruche forte un étage vide sous son dernier étage, c'est-à-dire entre le troisième et le quatrième ; puis souffler de la fumée par le bas, pour faire monter les abeilles, et surtout la reine dans le dessus ; après quoi on enlève le deuxième étage, et laisse on le vide où on l'a placé.
Si la saison était trop avancée, et qu'il n'y eût plus de faux-bourdons qui pussent féconder la jeune reine, il faudrait, au lieu de donner un étage de couvain à la ruche menacée, faire passer les abeilles qui l'habitent dans une ruche faible, en plaçant celle-ci sur l'autre et en soufflant de la fumée par le bas. De cette manière on ferait une ruche bien peuplée, à qui on donnerait de la nourriture pour l'hiver, elle n'en avait pas assez, ou même l'étage le mieux approvisionné qu'on aurait trouvé dans la ruche menacée.
Il n'est pas nécessaire d'aider aux ruches fortes à détruire leurs mâles gourmands et paresseux. Quand leur mission est remplie, elles savent fort bien s'en défaire elles-mêmes. Mais, dans ce temps de proscription, il arrive souvent que ces parasites, chassés avec acharnement de leurs ruches natales, vont se réfugier dans les ruches faibles, dont ils ont bientôt dévoré les modiques provisions. Les habitantes de ces ruches peu peuplées s'épuisent longtemps à les combattre et à les chasser ; il n'est pas inutile de leur prêter assistance.
M. de Boisjugan avait inventé pour cela une machine fort compliquée : on peut remplir le même but beaucoup plus simplement. Par un beau jour, entre midi et deux heures, dans le moment où les faux-bourdons sortent tous des ruches pour vaguer dans les airs et jouir des douceurs de l'amour, au temps de la naissance des jeunes reines, on glisse, dans les deux rainures pratiquées aux côtés de l'entaille du siège, une coulisse de fer-blanc, ou une feuille de sapin bien mince, ayant une échancrure de la largeur de l'entrée, et de 4 millimètres seulement de hauteur ; puis on soulève la ruche tout autour sur des cales n'ayant également que millimètres d'épaisseur. L'entrée n'a plus alors que 4 millimètres de hauteur, de même que le passage ouvert tout autour par l'élévation de la ruche, ce qui suffit pour les ouvrières ; mais les faux-bourdons ne peuvent plus rentrer au retour de leur promenade aérienne. Si la fraîcheur de la nuit ne les fait pas périr, on les écrase par centaines le lendemain matin ; après quoi on rétablit la ruche dans sa situation ordinaire, et on recommence l'opération jusqu'à ce qu'il n'y reste plus de faux-bourdons.
Virgile a décrit en fort beaux vers un procédé fabuleux pour faire éclore de nombreux essaims d'abeilles dans les entrailles d'un jeune taureau qu'on fait mourir en l'étouffant. Mais les modernes Aristées ont un moyen bien plus simple et surtout beaucoup plus sûr de réparer la perte de leurs ruches, en attirant chez eux les essaims abandonnés ou ceux qui ont échappé à la surveillance de leur maîtres. Il suffit de placer, au mois d'avril, dans des positions convenables, un certain nombre de ruches composées d'un étage plein de cire, surmonté de deux étages vides. Ces habitations, déjà pourvue de rayons prêts à recevoir du couvain et du miel, attirent les éclaireurs des essaims errants, et il est rare qu'il ne vienne pas quelques-uns de ces derniers s'y établir. Un propriétaire ayant perdu pendant un hiver toutes ses ruches, au nombre de douze, les avait laissées en place sans y toucher; au printemps, cinq essaims étrangers sont venus s'y loger. Frappé de cet exemple, je disposai, la même année, plusieurs ruches françaises contenant un étage plein de cire ; et, quoique le printemps fût déjà avancé, deux essaims, arrivant je ne sais d'où, s'y sont installés. Il est facile d'utiliser ainsi les étages de cire qu'on enlève aux ruches à l'entrée de l'hiver, comme il est expliqué au §6 qui précède, en ayant soin, toutefois, de choisir ceux qui renferment la cire la moins vieille.
Le moment où l'on fait à toutes les ruches le retranchement du premier étage prescrit parle paragraphe 6 de ce chapitre, est aussi celui de les mettre en état de passer l'hiver. Pour cela, on élève par derrière toutes les ruches fortes sur deux cales de 2 ou 3 millimètres, afin que l'air, y circulant plus librement, en rende le séjour plus sain, empêche la moisissure des gâteaux, tienne les abeilles engourdies pendant les froids pour éviter la consommation, et dissipe cette affluence de vapeurs qui, au temps des dégels, s'exhalent de la masse des abeilles[5]. Cette précaution , indispensable pour les ruches très-fortes, pourrait être funeste aux ruches faibles : c'est pourquoi on s 'en abstiendra à l'égard de celles-ci.
Il faut aussi enfoncer en terre les pieds des surtouts, de 8 à 10 centimètres, après avoir fait des trous d'avance avec un petit piquet chassé a coups de maillet. Cette attention est nécessaire pour que les vents ne fouettent point la neige contre l'entrée des ruches, et pour la dérober entièrement aux rayons trompeur du soleil levant. On laisse les choses en cet état jusqu'au moment de replacer un étage vide sur toutes les ruches.
S'il arrivait que l'étage supérieur de quelques ruches fût vide, il n'y aurait point d'inconvénients à le laisser sur celles qui sont fortes; il servirait de retraite aux vapeurs; mais il faudrait l'enlever aux faibles.
On doit voir maintenant que c'est de l'usage que l'on sait faire de la ruche française, qu'elle tire ses principaux avantages. La ruche à hausses planchéiées n'est pas nouvelle; M. Serain en parle sous le nom de ruche à hausses perfectionnées, dans son Instruction sur tes Abeilles. Mais cette ruche, telle qu'il l'a dépeinte et qu'il en conseille l'usage, n'a que l'avantage d'éviter, dans la récolte, la section des gâteaux par le fil de fer. L'ouverture de communication de 5 centimètres en carrés, placée dans le milieu des planchers, est gênante pour les abeilles, qui, passant d'un étage à l'autre, sont obligées de percer avec des peines infinies la niasse du peuple qui est toujours au centre pour soigner le couvain qui y est aussi placé. D'ailleurs, la récolte se faisant en enlevant l'étage supérieur, qu'on remplace par un vide placé dans le bas, c'est dans la plus vieille cire de la ruche qu'est déposé le miel que l'on récolte.
Ici c'est-tout autre chose : le miel que l'on récolte dans la ruche française, est le plus beau qu'elle contienne ; il est renfermé dans de la cire parfaitement pure, qui n'a jamais reçu ni couvain, ni pollen. En cela la ruche française possède le principal avantage de la ruche villageoise de M. Lombard. Elle l'emporte même sur celte dernière, en ce qu'on ne donne d'abord que trois étages à un essaim, et que le quatrième, ajouté par-dessus quand ils sont pleins, offre dès la première récolte, un miel très pur. En effet, la première ponte étant commencée dans les trois étages inférieurs, suffisants pour contenir toute la postérité de la reine et les provisions d'hiver, les abeilles ne travaillent dans le vide supérieur que pour le remplir de miel pur ; tandis que dans la ruche villageoise l'essaim, placé d'abord dans le couvercle, y construit ses premiers gâteaux, où la reine fait sa première ponte, et ce n'est qu'après la sortie du couvain qui y était logé, que les abeilles remplissent ces gâteaux de miel. Aussi les rayons que l'on retire de la première récolte des ruches villageoises , sont presque toujours moins beaux que ceux des récoltes suivantes[6].
La méthode de remplacer dans la récolte le quatrième étage plein, par un vide mis à sa place, et jamais dans le bas, comme on l'a fait jusqu'aujourd'hui pour les ruches à hausses, procure les plus grands avantages. Outre qu'elle assure des récoltes constantes de beau miel, et que les mouches travaillent dans ce vide supérieur avec plus d'ardeur que dans le bas, elle donne encore la certitude de ne s'emparer que de leur superflu. Chaque fois que le quatrième étage sera plein, et que la saison ne sera pas trop avancée, on pourra l'enlever : car c'est là que s'emmagasine la part du propriétaire ; les provisions de la colonie sont dans les étages inférieurs. Mais le défaut de travail dans le quatrième étage, de la part de ces mouches laborieuses, ou un simple travail en cire, avertira suffisamment de la disette de miel dans la campagne, ou de la faiblesse de la ruche, et obligera le propriétaire de refréner son avidité.
Si, des quatre étages qui composent une ruche, le troisième et le quatrième étaient pleins ou à peu près pleins de miel, et qu'après la première prise la campagne n'en fournît plus, il ne s'en amasserait point dans le quatrième étage vide mis à la place de celui enlevé ; le troisième étage plein, constamment respecté, resterait pour l'approvisionnement de la ruche, et l'on n'aurait plus de récoltes à faire.
Dans la ruche à hausses, au contraire, gouvernée comme elle l'a été jusqu'à présent, si, des quatre hausses dont je la suppose composée, les deux supérieures sont pleines de miel ; qu'après la prise de la quatrième hausse, la campagne n'en fournisse plus, et que cependant les abeilles aient rempli de cire la hausse vide placée dans le bas, on enlève la hausse supérieure qui contenait le reste des provisions, et la ruche périt, quoique la récolte parût indiquée.
Ainsi, avec ma méthode, on n'agit point en aveugle dans la prise du miel ; on ne s'approprie que le superflu de la peuplade. Quand le quatrième étage est plein,on s'en empare : si on le prend trop tôt, on y trouve peu de miel, souvent même que de la cire ; s'il ne contient rien, c'est que la ruche est hors d'état de rien donner. En général, il s'emplira d'autant plus promptement que l'année, la saison ou le climat seront plus abondants en miel, que la ruche sera plus peuplée, les abeilles plus actives, la reine plus féconde, etc. ; au moyen de quoi les récoltes seront naturellement modifiées par ces différentes causes.
Le mode que j'indique pour former les essaims artificiels, est aussi commode et aussi infaillible que celui qu'on pratique avec la ruche à la Bosc. L'essaim composé des deux étages inférieurs, a sur la mère ruche l'avantage de la possession actuelle d'une reine féconde ; mais l'équilibre est rétabli, en ce qu'on laisse à celle-là, comme dans la nature, la presque-totalité du miel dans le quatrième étage, et dans le troisième une grande quantité de couvain propre à remplacer la reine,ou même déjà des jeunes reines prêtes à éclore : car à l'époque que j'ai indiquée pour faire les essaims, la ruche est pourvue d'alvéoles royaux, dont plus des deux tiers se trouvent dans le troisième étage.
L'étage de cire qu'on enlève dans le bas de toutes les ruches à l'entrée de l'hiver, n'a pas pour seul avantage le bénéfice de cette récolte spéciale; mais c'est par-là que se renouvellent les constructions,et voici comment :
Supposons une ruche ordinaire de quatre étages. L'étage supérieur étant consacré aux récoltes du miel, la cire s'en renouvelle à chacune d'elles : il en reste trois à renouveler d'une autre manière. La première année on enlève, à l'entrée de l'hiver, l'étage n° 1 ; la cire en est toute fraîche comme celle des autres étages, et n'a que six mois. Alors l'étage n° 2 porte sur le siège, et devient n° 1 ; l'étage n° 3 devient n° 2; et celui n° 4, dont la cire n'a que deux ou trois mois, devient n° 3. À la sortie de l'hiver on place un nouveau n° 4.
À l'entrée de l'hiver de la deuxième année, on enlève le n° 1, dont la cire a un an et demi. La même évolution s'opère dans l'ordre des étages : le n° 2, qui a aussi un an et demi, devient n° 1 : le n° 3, qui n'a guère que quinze mois, devient n° 2; et le n° 4, qui a environ 3 mois, devient n° 3.
À l'entrée de l'hiver de la troisième année, même prise, et encore même évolution: l'étage n° 2, qui s'enlève a deux ans et demi; celui qui le remplace n'a guère que 27 mois 3 le n° qui le suit, un an de moins, et le dernier, trois mois environ.
À l'entrée de l'hiver de la quatrième année, le numéro qui s'enlève a trois ans et trois mois ; le numéro qui lui succède a 27 mois ; le suivant, 15 mois ; et le plus élevé, deux ou trois mois.
Ce dernier ordre dans la succession d'âge des différents étages, est celui qui se maintient pendant toute la durée de la ruche, qui ne doit périr que d'accident : en sorte que le premier étage où il ne se trouve presque rien pendant toute l'année, si ce n'est un peu de couvain dans la grande ponte de la reine, est précisément celui qui contient la plus vieille cire, qui n'aura jamais guère que trois ans, et beaucoup moins si l'on pratique l'essaimage artificiel.
La prise de ce premier étage ne nuira pas plus aux ruches faibles qu'aux fortes ; puisque à l'époque où il s'enlève, il ne contient jamais que de la cire, qui est inutile pour nourrir les abeilles. Cette récolte, d'ailleurs, diminue la capacité de leur logement, et leur procure la facilité de mieux résister au froid.
D'un autre côté, en prenant cet étage, on purge tout naturellement la ruche des œufs de fausses-teignes qui pourraient s'y trouver, lesquels sont toujours déposés dans le bas des rayons ; ou des fausses-teignes elles-mêmes, qui pourraient y être installées sans qu'on s'en fût aperçu et qui n'atteindront presque jamais le deuxième étage à cause du plancher.
C'est encore là un des avantages marqués de la ruche française sur la ruche à hausses, dans laquelle les œufs de fausses-teignes, placés d'abord dans le bas, sont portés au centre par l'ascension successive des hausses, puis au sommet ; tellement que les ruches qui en sont infestées le sont sans remède.
Ma méthode de donner de la nourriture aux abeilles par le haut, est infiniment plus utile que de la leur donner par le bas, où la longueur des gâteaux empêche ordinairement qu'on puisse rien placer, où d'ailleurs elles ne pourraient descendre l'hiver sans courir le danger imminent d'être saisies par le froid, et où, dans les temps chauds, l'odeur du miel peut attirer des étrangères, et occasionner des combats meurtriers. Elle est même préférable à celle employée par quelques personnes, et qui consiste à introduire, par un trou pratiqué au-dessus de la ruche, le goulot d'une bouteille bouchée d'une toile à travers laquelle les abeilles sucent la nourriture qu'on leur donne. Car, sans parler de la difficulté d'assujettir solidement cette bouteille, une vingtaine d'abeilles au plus peuvent y prendre leur nourriture à la fois ; et si la matière est trop liquide, elle coule, elle englue, elle inonde les abeilles.
Ainsi, en gouvernant la ruche française comme je le conseille,
On donne du vide aux abeilles pendant toute la belle saison ;
On récolte le miel sans faire périr d'abeilles ;
On le récolte frais et tout nouvellement emmagasiné ;
On le récolte dans de la cire fraîche et pure ;
On ne prend que le superflu des abeilles ;
On fait commodément des essaims artificiels ;
On renouvelle la cire par des récoltes particulières des vieux rayons ;
On détruit les fausses-teignes ;
On nourrit facilement les ruches faibles.
Quels avantages reste-t-il à désirer ?
[1]On s'en assure en soulevant la ruche le matin ou le soir, et en ôtant la couverture pour voir le travail des abeilles à travers les ouvertures latérales du plancher.
[2]Toutes les fois qu'on met un étage ou une couverture sur une ruche, il ne faut pas les poser à plat : car on écraserait un grand nombre d'abeilles sous les bords; mais les glisser de derrière en devant, doucement et avec précaution.
[3]Dans les opérations où il est nécessaire de souffler de la fumée par l'entrée de la ruche, on emploie l'enfumoir sans sa base.
[4]Cette faculté de retarder la récolte est encore un des nombreux avantages de la Ruche Française sur la Ruche villageoise, que l'on est contraint de récolter quand le couvercle est plein sous peine de perdre le fruit du travail, que les abeilles pourraient faire dans le reste de la belle saison, si elles avaient du vide.
[5]On reproche aux ruches à dessus plat l'inconvénient de ne pas diriger sur les côtés l'écoulement des vapeurs condensées qui, au lieu de couler le long des parois de la ruche, retombent goutte à goutte sur les abeilles. Mais ma ruche est garantie de cette incommodité par plusieurs causes :
[6]Il serait possible de faire jouir la ruche villageoise des principaux avantages de la ruche française. Pour cela, le corps de la ruche serait composé de trois étages garnis chacun d'un plancher semblable à celui du corps de la ruche. On récolterait en enlevant le couvercle plein et en lui en substituant un vide. À l'entrée de chaque hiver, on enlèverait l'étage inférieur, et, à la sortie de l 'hiver, on en remettrait un vide entre le couvercle et l'étage sur lequel il pose : de cette manière, on renouvellerait périodiquement la cire du corps de la ruche. Pour faire un essaim artificiel, inférieurs, sur lesquels on en placerait un troisième vide avec un couvercle également vide; et on laisserait en place le troisième étage et le couvercle, entre lesquels on intercalerait deux étages vides, soit à la fois, soit l'un après l'autre, à quinze jours ou trois semaines d'intervalle.
Telle a été la première idée qui m'a amené à celle de la ruche française, dans la recherche d'une méthode qui cumulât les avantages et prévînt les inconvénients de la ruche à hausses et de la villageoise. Mais, outre les inconvénients de la paille et du mortier, j'ai préféré la ruche en bois, que j'ai nommée française, comme plus uniforme dans sa construction et plus simple dans son usage.