Bébert.  Accueil La ruche française Introduction Des abeilles Ruchers Ruches Construction de la Ruche Française Usage de la Ruche Française Miel Cire

CHAPITRE II

Ruches en général

SECTION PREMIÈRE

Matière des Ruches

La manière dont on a généralement disposé les roches jusqu'ici, c'est-à-dire l'usage des ruchers, a fourni l'occasion d'indiquer les matières qui convenaient le mieux pour la construction des ruches qu'on y plaçait. D'après le résultat d'expériences journalières, plusieurs auteurs ont conseillé la paille ou les bois les plus poreux, et en ont donné pour très mauvaise raison, qu'ils étaient les plus favorables à l'évaporation des exhalaisons humides de la ruche. C'est une erreur de croire que le plus ou le moins de porosité du bois ouvre une issue plus ou moins facile aux vapeurs de la ruche : le liège, le plus poreux des bois, n'est pas plus perméable à la transpiration des vapeurs que le buis le plus compacte.

Il est cependant vrai de dire que les ruches de la substance la plus poreuse sont en général plus convenables aux abeilles, et j'ai cru m'apercevoir que, placées sous un rucher, elles travaillaient mieux dans la paille que dans le bois, dans le sapin que dans le chêne ; mais d'où vient cette différence ? des effets divers de la chaleur sur ces différentes matières. On sait que plus un corps est compacte, plus il absorbe et retient de calorique quand il est exposé à son action. Ainsi le fer s'échauffe plus à l'ardeur d'un soleil d'été que le chêne, celui-ci plus que le sapin, etc. ; en sorte que l'excessive chaleur dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, comme cause de la suspension du travail des abeilles en été, lorsqu'elles sont sous un rucher, exercera une influence plus ou moins grande sur les ruches, selon qu'elles seront de matière plus ou moins compacte[1].

Mais placées en plein air, et revêtues d'une robe de paille qui les préserve du soleil et de la pluie, il n'y aura point de différence notable entre le produit des ruches de paille, de sapin, de chêne et même de terre cuite ; parce que là, les travaux ne se ralentissent ou ne s'interrompent que par défaut de vide. Celles en bois auront même, sur celles en paille, l'avantage de mieux garantir, pendant l'hiver, les abeilles et leurs provisions, de l'humidité et de l'attaque des musaraignes.

Malgré l'égalité d'avantages entre les différentes sortes de bois, pour construire les ruches, lorsqu'on les place en plein air, les bois légers doivent être choisis de préférence.

SECTION II

Forme des Ruches

C'est ici la partie la plus importante de la culture des abeilles, et celle d'où dépendent tout le profit et tous les agréments qu'on peut s'en pro- mettre. En vain on voudra avoir des abeilles et leur donner tous les soins que méritent ces admirables insectes; en vain on sera placé dans le pays le plus favorable, le plus fécond en beau miel ; en vain les abeilles enrichiront leurs ruches des trésors de la campagne: si on ne peut s'en emparer sans les faire périr, ou qu'avec des difficultés et des inconvénients infinis ; si on ne peut plus les faire travailler quand elles ont rempli le premier espace qu'on leur avait donné ; si on ne peut renouveler la vieille cire, et conserver ainsi les ruches toujours jeunes ; si on ne peut recueillir le miel le plus pur et le plus frais, et cela sans peine et en s'amusant ; si on ne peut prévenir, par un mode simple et facile de faire des essaims artificiels, la sortie des essaims naturels et leur perte trop fréquente; si, en un mot, on ne peut exécuter avec la plus grande facilité toutes les opérations qu'on est dans le cas de faire subir aux abeilles, on perdra tout le plaisir et tout le profit qu'on en peut attendre.

J'ai dont toujours regardé la forme de la ruche comme le point le plus important de l'éducation des abeilles ; et c'est à en perfectionner la construction et la manière de s'en servir, que j'ai donné tous mes soins. J'ai voulu cumuler tous les avantages que j'ai rencontrés dans les diverses ruches inventées jusqu'à ce jour, et parer à tous les inconvénients. Après les avoir toutes examinées et scrutées séparément, je crois avoir rempli le but auquel tendaient mes efforts.

Voici le problème que je me suis proposé : construire une ruche d'une forme telle qu'on puisse, par une méthode appropriée :

  1. la dépouiller commodément et sans détruire les abeilles ;
  2. la dépouiller en tout temps sans toucher aux gâteaux qui renferment le couvain ;
  3. avoir un guide sûr pour borner les récoltes au superflu de la peuplade ;
  4. donner du vide aux abeilles dans le moment de leur travail, afin qu'elles emploient toute la belle saison à l'ouvrage ;
  5. enlever la cire à mesure qu'elle vieillit ;
  6. recueillir le plus beau miel, qui est toujours dans le haut de la ruche, et le recueillir déposé dans des alvéoles purs qui n'ont jamais logé de couvain ;
  7. former commodément des essaims artificiels ;
  8. purger facilement la ruche des teignes qui pourraient l'infester.

Tels sont les principaux avantages que je me suis proposé de tirer de ma ruche ; mais ils ne sont pas les seuls, et il en est une foule de secondaires qui dérivent, comme on le verra, de sa construction.

Pour faire sentir tous les avantages que j'ai cumulés et tous les inconvénients auxquels j'ai remédié ; en un mot, pour démontrer la supériorité de ma ruche sur toutes celles dont on a jusqu'ici conseillé l'usage, je vais examiner rapidement celles qui sont les plus connues et les plus estimées.

Sans parler ici en particulier des ruches de MM. Palteau, Massac, Cuinghien, Boisjugan, Ducarne de Blangy, Beaunier, etc., qui sont toutes la ruche à hausses, avec diverses modifications, ni de celles de Mahogany, de Ravenel, de l'abbé Della Rocca, et une foule d'autres qui ne sont pas usitées, je me bornerai à présenter quelques observations sur la ruche d'une seule pièce, sur celle de MM. Gélieu, Féburier, la Bourdonnaye, Hubert ; sur celle à hausses et sur celle à capote, appelée villageoise, qui sont plus accréditées, surtout les deux dernières, dont l'usage est fort répandu.

I – Ruche d'une seule pièce

La ruche d'une seule pièce est assurément la plus ancienne et la première employée. La nature en a indiqué la forme aux premiers hommes qui ont voulu s'approprier des abeilles pour profiter de leurs travaux. Ces insectes, logés au milieu des bois, dans des trônes d'arbres creux, leur ont offert l'image des retraites qui leur convenaient.

Mais les abeilles, dans la propriété de l'homme, ne sont plus dans l'état de nature : abandonnées à elles-mêmes, elles n'ont besoin que des provisions nécessaires pour l'hiver ; tributaires de l'homme, au contraire, elles doivent, outre leurs provisions, faire des recolles pour leur maître ; et il faut que celui-ci s'en empare sans leur nuire.

Qu'on ne croie pas que l'usage des ruches d'une seule pièce soit seul puisé dans la nature ; celui des ruches composées de plusieurs appartements, n'a pas une autre origine. Combien d'essaims sauvages logés dans des troncs dont le vide, tantôt évasé, tantôt resserré dans son prolongement, offre une série d'étages placés les, uns sur les autres ! N'a-t-on pas vu le même essaim fixé dans de vieux murs ou dans des rochers, remplir de miel différentes cavités qui ne communiquaient entre elles que par de petites ouvertures ?

Ainsi, la nature permet toutes les formes de logement à ces insectes quand ils travaillent pour eux seuls ; mais le propriétaire qui veut partager avec eux, doit choisir celle qui lui offre le plus de commodité pour lever, sans leur nuire ; l'impôt auquel il les assujettit, et pour leur prêter du secours dans toutes les circonstances qui en exigent.

Cependant ; le plus grand nombre de ceux qui soignent des abeilles ne raisonnent pas ainsi : trompés par l'apparente indication de la nature, ils logent leurs essaims dans des troncs d'arbres creux ou dans des paniers d'osier recouverts de mortier, dans de grands vases de terre cuite, dans des ruches en paille qui ont la forme d'une cloche, ou enfin dans des caisses en bois, des seaux, et tout ce qu'ils rencontrent ; puis, les abandonnant à elles mêmes, ils ne les revoient une fois l'an que pour les détruire, ou leur prendre une partie de leurs provisions avec des peines infinies.

Mais si cette forme de ruche peut être bonne pour des abeilles libres et qui n'ont point de dettes à payer à l'homme, elle est à coup sûr la plus incommode et la plus funeste à celles qui sont dans un état de domesticité.

Le premier vice de ces ruches est leur invariable capacité. Il arrive presque toujours qu'elles sont trop vastes pour les premiers temps où l'essaim y est introduit, et que, la deuxième année, elles peuvent se trouver trop petites.

Si la ruche est trop petite, l'essaim qui l'habite l'a bientôt remplie de provisions ; au bout d'un mois ou six semaines, tous les alvéoles disponibles et non occupés par le couvain sont pleins de miel, et la colonie, n'ayant plus de vide dans ses magasins, se groupe au-dehors de son habitation, et consume presque toute la saison du travail dans l'oisiveté : ce qui fait une perte immense pour le propriétaire. Il n'est même pas rare alors de voir ces insectes laborieux, entraînés par leur goût pour le travail, bâtir des rayons de cire sous le siège même de leur ruche. Quelle indication pour le propriétaire ! Ne semblent-ils pas demander de nouveaux magasins à remplir ? Et quel dommage de ne pas seconder d'aussi favorables dispositions !

Si la ruche est trop grande, l'essaim ne prospère pas, les provisions ne s'y amassent point, et rarement il passe l'hiver. Non que les abeilles se dégoûtent et se découragent à la vue de tant de vide à remplir, comme l'ont pensé bonnement quelques auteurs frappés de la différence de travail entre un essaim placé dans une grande ruche et celui placé dans une petite : ce fâcheux résultat tient à une autre cause.

J'ai déjà dit que la chaleur est la vie de cet insecte délicat, et qu'un de ses grands soins est d'entretenir dans la ruche une chaleur toujours égale. Plongez à différentes époques un thermomètre dans une ruche, vous le verrez toujours monter au même point, à deux ou trois degrés près. Les abeilles ont la faculté d'entretenir ce degré toujours égal de chaleur, en se transportant en masse dans les différentes parties de la ruche; on prétend même que la qualité fermentescible du miel mis en dépôt dans les alvéoles, leur sert à cet usage[2]. Ce qu'il y a de certain, c'est que par la faculté qu'elles ont d'accroître l'intensité du calorique, les abeilles, qui ne peuvent isolément résister aux plus légères fraîcheurs, parviennent, réunies, à surmonter les hivers de la Norvège et de la Suède.

C'est surtout dans le temps de la ponte de la reine et lors de la naissance du couvain, qu'elles redoublent de soins pour maintenir ce degré invariable de chaleur sans lequel les jeunes vers s'engourdissent et meurent. Mais pour pouvoir entretenir cet état, il faut que la ruche soit remplie de gâteaux, entre lesquels les abeilles laissent toujours l'espace invariable d'un centimètre, qui suffit pour la liberté de la circulation, et qui rapproche tellement les individus qui la peuplent, qu'ils peuvent porter ou réduire la chaleur au degré qui leur convient.

Il est aisé de concevoir, d'après cela, que lorsqu'une ruche est trop vaste, le vide qui reste au bas des constructions commencées laisse un libre accès à l'air atmosphérique, et rafraîchit la température qui doit régner sur le couvain ; ce qui en fait beaucoup périr. L'espoir et le soutien de cet état naissant venant à manquer, la ruche ne se peuple pas, et les travaux languissent. Moins la ruche est remplie à l'approche de l'hiver, plus les influences de celte saison sont meurtrières pour les abeilles qui l'habitent, et très souvent elles y succombent toutes, moins de faim que de froid.

J'ai vu des essaims faibles, dont la ruche n'était pas à moitié pleine de constructions, mourir entre des gâteaux pleins de miel ; très certainement ils étaient morts de froid. Mais qu'une ruche soit bien remplie de constructions et suffisamment approvisionnée, elle résistera aux froids les plus rigoureux ; et même les abeilles y consommeront d'autant moins, que la rigueur du froid leur permettra moins de s'écarter du foyer de la chaleur qu'elles excitent en s'agglomérant. Cette inaction n'éveillant pas leur appétit et les préservant de toute déperdition, il en résulte que leur consommation est nulle pendant la durée des grands froids.

Un autre vice des ruches d'une seule pièce est la difficulté d'en faire la récolte. Il n'y a que trois manières de la pratiquer : ou on étouffe les abeilles, ce qui s’appelle tailler, couper ou dégraisser les ruches ; ou enfin on les fait passer dans un vaisseau vide, ce qui s'appelle transvaser.

Quant au premier moyen, généralement employé dans beaucoup trop de pays, il n'est pas besoin d'en faire sentir l'abus et les effets désastreux aux gens capables de raisonner. Pour y procéder, on choisit quelques-unes des ruches les plus pesantes et les plus vieilles, on allume du soufre, on pose ces ruches dessus, et on les entoure subitement de terre; par cette opération barbare et peu profitable, on étouffe le quart ou le cinquième des ruches ; et c'est en détruisant ces laborieux insectes qu'on s'empare de leurs richesses.

La seconde méthode, moins cruelle en apparence , est tout aussi pernicieuse dans ses résultats. C'est, comme dit Palteau, une véritable expédition militaire. Après s'être cuirassé contre les aiguillons, on enfume la ruche avec un chiffon fumant, pour forcer les abeilles à se réfugier dans la partie supérieure ; puis on la renverse l'ouverture en haut, et alors, avec un couteau fait exprès et plus ou moins d'adresse, on coupe les gâteaux qu'on veut enlever ; l'instrument se porte où sont les abeilles pour détacher les rayons ; on écrase, on englue de miel cette malheureuse peuplade, et quelquefois même la reine peut se trouver au nombre des victimes. On enlève beaucoup de gâteaux, mais très peu de miel ; car il est toujours, et surtout le plus beau, dans le dessus de la ruche, où l'on ne peut le prendre, à moins d'écraser toutes les abeilles et d'enlever toutes les constructions.

Cette opération ne peut pas se faire dans le courant de la belle saison, parce qu'alors le couvain est répandu dans toutes les parties de la ruche, et qu'en détruisant le soutien de l'état et les individus qui doivent remplacer les morts journalières, on détruirait l'état lui-même. Il n'est pas possible non plus de la faire à l'approche de l'hiver : ce serait ôter les vivres aux abeilles dans le moment où, elles vont en user ; et d'ailleurs ce serait permettre une libre entrée dans la ruche au froid, qui leur est toujours mortel, et les empêcher d'user des moyens que la nature leur a donnés pour y résister.

Ce n'est donc qu'au printemps que cette taille peut se faire, pour ne pas exposer les ruches aux plus grands dangers de périr ; mais, à cette époque même, que de désastres résultent de cette opération ! Dès le mois de février, la reine a commencé sa ponte et a déposé, dans le fond des alvéoles vides, des œufs d'une petitesse extrême ; en mars, où se fait la taille, on enlève, dans les gâteaux dont on dépouille là ruche, des milliers de ces œufs, d'où devaient naître les premiers essaims. Aussi, les ruches auxquelles on fait cette opération cruelle donnent peu d'essaims et toujours tard, tandis que des essaims hâtifs produiraient deux fois plus que ceux qui viennent un mois ou même quinze jours après.

Rien n'est donc plus contraire à la multiplication des abeilles et au but que l'on se propose dans leur éducation, que l'habitude de les tailler ; il n'en faudrait pas davantage pour faire proscrire cette opération, et il n'est pas étonnant qu'en la comparant à celle qui consiste à étouffer une partie des ruches, on soit tenté de préférer cette dernière dans beaucoup de pays. Car, en effet, les essaims que produisent les ruches conservées intactes, sont nombreux et précoces.

D'un autre côté, en agrandissant par la taille le vide des ruches, à une époque où les nuits et les matinées sont souvent très froides, le couvain qui reste après l'opération ne peut pas être maintenu aussi facilement par les abeilles à ce degré invariable de chaleur qui lui est indispensable ; et les abeilles en souffrent beaucoup elles-mêmes.

Enfin, si les fleurs tardent à paraître ou que les temps soient mauvais, la disette se fait sentir dans les ruches taillées, qui périssent si on ne leur donne des vivres.

Quant au transvasement employé dans certains pays pour récolter les ruches d'une seule pièce, il consiste à faire passer toutes les abeilles dans une ruche vide, soit à l'aide de la fumée, soit en abouchant la ruche vide sur la pleine renversée, et en frappant cette dernière avec les mains, pour forcer la reine et les abeilles a monter dans le vaisseau vide.

Il est aisé de concevoir que par ce procédé, qui ne peut être mis en usage que dans le temps du grand travail des abeilles, on perd tout le couvain qui se trouve dans la ruche dont on s'empara ce qui est un grand mal. Mais, d'un autre côté, il arrive souvent que les essaims ainsi transvasés dans une ruche dénuée de tout, n'y restent point ou qu'ils y périssent de froid et de misère, sinon au moment même, au moins pendant l'hiver.

Quelque défectueuse que soit cette dernière méthode de récolter les ruches d'une seule pièce, ce serait encore celle à laquelle je donnerais la préférence ; mais, pour la faire avec le moins d'inconvénients possibles, il est nécessaire que les ruches réunissent quelques conditions, il faut :

  1. qu'elles aient essaimé deux fois et de très bonne heure, c'est-à-dire que le deuxième essaim soit sorti avant le milieu de juin ;
  2. que le transvasement soit fait trois ou quatre jours après la sortie du deuxième essaim.

De cette manière il y aura très peu de couvain sacrifié, et les abeilles transvasées auront encore le temps de faire de bonnes provisions dans leur nouvelle ruche.

Il y aura très peu de couvain sacrifié, parce qu'aucune ponte n'ayant été faite dans la vieille ruche depuis le départ du premier essaim, presque tout le couvain qui s'y trouvait sera éclos au moment du transvasement, et que le peu qui restera encore au berceau sera en grande partie du couvain de faux-bourdons, plus long à éclore que l'autre, et inutile à conserver. Par ce moyen, la ruche sera entièrement régénérée, mais on retirera peu de miel des gâteaux de la vieille ruche.

Ainsi, de quelque manière qu'on s'y prenne avec les ruches d'une seule pièce, la récolte ne peut y être faite avec commodité et sans de très grands inconvénients.

On a cru longtemps que ces ruches n'étaient pas propres à former des essaims artificiels ; mais on a trouvé le moyen de les faire avec autant de facilité que leur forme peut le permettre. Pour cela, au moment du travail des abeilles, où un grand nombre d'entre elles sont en campagne, on détache, avec le couteau qui sert à la taille, un gâteau dans le milieu de la ruche dont on veut extraire un essaim. On assujettit ce gâteau dans une ruche vide, par le moyen de deux petits bâtons qui entrent avec gêne ; on porte la ruche mère à quelques pas, et on met celle-là à la place. Toutes les abeilles qui sont en campagne au moment du déplacement de la ruche mère rentrent dans celle où l'on a disposé le gâteau, et forment une reine avec le couvain qui s'y trouve. Une partie des abeilles qui sortent le lendemain de la mère ruche, va grossir l'essaim.

Cette méthode de former les essaims commence à se répandre dans quelques pays où des gens qui courent les campagnes se chargent de les faire moyennant une rétribution. Elle est tout aussi sûre qu'une autre, quand on y procède à temps, c'est-à dire après la grande ponte des faux-bourdons.

On doit ranger au nombre des inconvénients de cette ruche, l'impossibilité de s'y procurer du miel pur et frais, déposé dans des alvéoles également frais, qui n'aient jamais logé de couvain ; l'impuissance de renouveler la cire placée dans le haut, qui vieillit, se gâte et finit par dégoûter les abeilles ; la difficulté de les visiter intérieurement pour connaître leur état, celle d'y détruire les fausses-teignes lorsqu'elles s'en sont emparées, celle d'y nourrir les essaims faibles pendant l'hiver. Enfin, qu'on me cite un seul avantage que procure cette forme de ruche, et je passe condamnation sur tous les inconvénients que je viens de lui reprocher.

II – Ruche de Gélieu

M. Gélieu , pasteur à Lignières en Suisse, conseille l'usage d'une ruche composée de deux boîtes, ayant 16 centimètres à chaque face, sur 52 centimètres de hauteur, placées à côté l'une de l'autre, de manière qu'elles communiquent par des ouvertures pratiquées dans les côtés qui s'accolent. Les abeilles remplissent de constructions les deux boîtes comme deux ruches séparées; de telle sorte que chacune contient du miel dans le dessus, du couvain dans le milieu, et des rayons vides dans le bas.

On vante cette ruche comme très propre à former des essaims artificiels, et c'est même pour cet objet qu'elle a été principalement inventée ; mais je puis certifier qu'elle nie remplit point son but ; tous ceux qui ont cherché à former des essaims artificiels par son secours, ont rarement réussi ; je connais, entre autres, deux amateurs fort entendus dans la culture des abeilles, qui, dans l'espace de huit ans, sont parvenus à faire seulement trois ou quatre essaims sur une douzaine d'essais par année.

Pour opérer, on sépare au mois de mai les deux boîtes pleines, afin d'en faire deux ruches, en leur accolant à chacune une boîte vide ; la reine qui est dans l'une des deux boites pleines, forme une ruche avec les abeilles qui s'y trouvent; et celles qui sont dans l'autre boîte sans reine, sont censées en faire une avec de jeunes vers femelles qu'elles doivent avoir dans leur compartiment a ce qui fera une autre ruche.

Mais qu'arrive-t-il ? que quelquefois la reine, après avoir fait sa grande ponte de mâles dans une des deux boîtes, passe dans l'autre pour y commencer une ponte d'ouvrières, et que, si à cette époque on sépare les deux parties, celle qui n'a point de reine est dans l'impossibilité de s'en procurer une. Que s'il y a du couvain d'ouvrières dans les deux boîtes, la reine se trouve presque toujours dans celle où elle a déposé le plus nouveau couvain; et l'autre contenant du couvain trop âgé pour en former une reine, l'opération devient infructueuse.

Pour réussir, il faut donc absolument saisir le moment où la reine vient de quitter l'une des boîtes, où elle a déposé du couvain d'ouvrières, pour passer dans l'autre; ce qu'il est impossible de savoir.

Mais fut-on assez heureux pour saisir ce moment, l'opération est encore très chanceuse. En effet, on a tenté deux moyens de faire des essaims artificiels avec cette ruche : ou on sépare peu à peu les deux boîtes en les éloignant tous les jours d'un ou deux centimètres ; ou on porte sur-le-champ l'une d'elles dans une autre partie du rucher. Dans le premier mode, les abeilles soignent le couvain des deux boîtes tant que celles-ci sont assez rapprochées pour les tenir à proximité de leur reine, et laissent même passer l'âge auquel les jeunes vers seraient propres à recevoir l'éducation royale ; et quand l'éloignement devient trop considérable, elles abandonnent le couvain pour rejoindre leur reine.

Dans le second mode, si la boîte déplacée se trouve être celle qui ne contient pas la reine, toutes les abeilles déserteront pour la rejoindre. Il faut donc, pour espérer quelque succès, emporter la boîte où est la reine; mais à quoi la reconnaître ?

On pourrait obvier à cette incertitude en donnant quelques petits coups contre celle des deux boîtes où l'on voudrait attirer la reine. Et encore ce moyen, très efficace quand la reine trouve un libre passage pour se porter dans l'endroit où la percussion s'est fait sentir, pourrait-il échouer dans ce cas, où, pour passer d'une boîte à l'autre, elle est obligée d'en parcourir presque tous les gâteaux et de chercher par côté des passages détournés.

On ne peut donc parvenir à former artificiellement des essaims avec cette ruche, que dans une réunion de circonstances dont le hasard seul peut offrir le concours.

Rien n'est plus facile que la récolte de cette ruche : le soir on éloigne de quelques centimètres les deux boîtes qui la composent, et toutes les abeilles qui sont dans celle où n'est pas la reine, vont la rejoindre ; le lendemain cette boîte se trouve dégarnie d'abeilles et on s'en empare.

On conçoit que cette récolte ne peut se faire que quand il n'y a plus de couvain dans la ruche, c'est-à-dire dans le mois de novembre ; parce que, d'une part, les abeilles ne quitteraient point si vite s'il y avait du couvain, et que, d'un autre côté, ce serait dommage de le détruire.

Mais il y a encore ici bien des inconvénients :

  1. le miel que l'on récolte, ayant passé l'été et l'automne dans la ruche, où il s'est imprégné des exhalaisons que produit la masse des abeilles, n'est point frais, a un goût fort acre, et se trouve déposé dans de la cire noire qui a souvent plus de deux ans ; ce qui ne contribue pas peu à lui donner une mauvaise qualité ;
  2. si la reine se trouve deux ou trois fois de suite dans la même boîte à l'époque de la récolte, il arrive que la cire de cette boîte ne se renouvelle point, qu'elle contracte une mauvaise odeur et finit par se gâter ou par devenir la proie des fausses teignes ;
  3. si la ruche est habitée par un fort essaim ou que l'année et le pays soient abondants en miel, cette ruche peut être entièrement pleine dans six semaines ou deux mois; et non seulement le propriétaire perdra ainsi tout le fruit d'un travail dont les abeilles ne pourraient héberger le produit, mais encore à l'automne il enlèvera à une ruche très peuplée la moitié de ses provisions, lorsque la totalité, fort modique à cause du défaut d'espace, suffirait à peine à ses besoins ;
  4. il est presque impossible de détruire les fausses-teignes qui s'y seraient logées, sans perdre la ruche.

III – Ruche à la Bosc

Au moment où s'imprimait la première édition de cet ouvrage, il a paru un nouveau traité sur les abeilles, dans lequel l'auteur, M. Féburier, donne sur toutes les ruches connues la préférence à une ruche qu'il appelle ruche à la Bosc ; et qui n'est autre chose que celle de Gélieu, à laquelle il a fait des modifications qui semblent prévenir tous les inconvénients que je viens de lui reprocher, et qui très certainement en préviennent une partie.

Cette ruche ne forme point un parallélépipède comme celle de Gélieu, mais le devant et le derrière se rapprochent insensiblement, sans cependant se rencontrer, depuis le bas jusqu'à la couverture, qui est inclinée en devant pour diriger l'écoulement des vapeurs condensées vers l'entrée de la ruche. Elle est divisée, comme celle de Gélieu, en deux parties sur la largeur, sans aucune cloison qui les sépare; de manière que les deux parties réunies forment une ruche en apparence d'une seule pièce. On place dans l'une de ces parties, à un demi-centimètre du bord, du côté ou elles s'unissent, un morceau de rayon qui servira à diriger le travail des abeilles, afin que, la division des deux parties se trouvant dans l'intervalle de deux rayons, on puisse séparer les deux pièces sans déchirures, et afin que les autres gâteaux construits parallèlement au premier, n'aient aucune adhérence avec les côtés de la ruche, qui sont mobiles et peuvent s'ouvrir à volonté. Le vaisseau est traversé du devant au derrière par plusieurs baguettes, pour soutenir les rayons.

Les inconvénients que la division des deux boîtes entraîne dans la ruche de Gélieu, ne sont point à craindre avec celle-ci les deux parties séparables ne font pas deux appartements distincts, dans lesquels la reine n'alterne sa ponte qu'à des intervalles éloignés ; mais cette ruche ne formant intérieurement qu'une seule pièce, susceptible néanmoins d'être partagée, le couvain de tous les âges est nécessairement réparti dans chaque moitié avec une égalité parfaite, et l'on n'a point à redouter avec elle les échecs si justement reprochés à celle de Gélieu, dans la formation des essaims artificiels. Je vais même jusqu'à croire qu'il n'est pas possible d'en manquer un seul, lorsqu'on les fait à temps, c'est-à-dire six ou huit jours après la première sortie des faux-bourdons.

Mais la ruche à la Bosc promet-elle un succès et une facilité semblables dans les autres opérations ? Je déclare d'avance que, ne l'ayant pas expérimentée, il m'est impossible d'en parler ici autrement que par des conjectures fondées sur la connaissance de ce qui se passe dans les ruches. M. Féburier qui paraît n'avoir écrit que dans la vue de perfectionner la culture des abeilles, et qui déclare franchement n'épouser de système que celui de la vérité, me pardonnera sans doute des objections faites dans le même esprit ; je veux parler des inconvénients que sa ruche semble présenter dans la récolte, contre laquelle il a bien pressenti que se dirigeraient les objections.

D'après l'auteur, on ne doit faire de récoltes qu'après l'essaimage et avant l'automne.Voici comment on opère : on enfume la partie par laquelle on veut commencer la taille, pour faire passer les abeilles dans l'autre ; après quoi on ouvre la ruche, et on ferme momentanément avec une planchette le côté découvert de la partie où sont les abeilles. On emporte l'autre dans un endroit clos, et là on coupe les rayons ou parties de rayons qui contiennent le miel, avec l'attention de ménager ceux où est le couvain; puis on reporte cette partie à sa place et on opère de même sur l'autre.

Voici ce que j'objecte :

  1. Si la fumée est en général un moyen sûr pour écarter les abeilles, elle ne réussit pas ordinairement à les chasser des gâteaux qui contiennent du jeune couvain, près duquel elles s'obstinent a rester. Or il y a toujours du couvain dans les deux parties à l'époque où l'on opère ; ce couvain doit, malgré la fumée, fixer près de lui un grand nombre d'abeilles qui embarrassent l'opérateur dans la taille.
  2. Comme on n'enlève que le miel qui est dans la partie supérieure des rayons, et qu'on ménage le couvain qui est au milieu, en coupant les rayons, il dégoutte nécessairement sur les portions inférieures des gâteaux une grande quantité de miel qui entre dans les alvéoles occupés par le couvain, noie les vers qui s'y trouvent, et englue les abeilles restées dans cette partie.
  3. La récolte ne devant se faire que dans l'intervalle de l'essaimage à l'automne, le couvain abonde alors dans la ruche, et se trouve dispersé dans la partie moyenne de tous les gâteaux ; à peine aux approches de l'automne le rayon le plus près des côtes mobiles de la ruche en est-il entièrement dépourvu. On enlèvera avec assez de facilité, dans chaque moitié, la partie supérieure du rayon du centre et de celui placé immédiatement vers le côté mobile ; mais leurs parties moyenne et inférieure, conservées à cause du couvain, feront obstacle à ce qu'on taille commodément ceux placés derrière eux. Quelquefois, il est vrai, le rayon le plus près du côté mobile, se trouvant dégarni de couvain, pourra s'enlever, et alors on prendrait encore aisément la partie supérieure du rayon qui lui est adjacent. Mais, dans tous les cas, le milieu de tous ces gâteaux contenant toujours du couvain dans le temps fixé pour la taille, la cire, qui y vieillit promptement par la fréquence des pontes, ne peut pas s'y renouveler, ce qui est un très grand mal ; à moins d'en perdre le couvain, ce qui serait un mal non moins grand ; ou d'en faire la taille à une autre époque que celle déterminée par M. Féburier, ce qui serait toujours un mal, puisque plus tôt, on serait encore exposé à détruire le couvain que la reine aurait déjà pu pondre dès le mois de février, et que très certainement l'essaimage en serait retardé ; que, plus tard, ce serait établir, entre les rayons, des lacunes funestes aux abeilles pendant l'hiver.
  4. La nécessité d'expulser d'abord les abeilles d'une partie de la ruche, de remporter, de la tailler en ménageant le couvain, de la replacer, d'y faire passer les abeilles, puis d'opérer à son tour l'autre partie de la même manière, complique, surcharge cette opération, ne la rend praticable que par des mains exercées, et doit lui faire préférer celle qui s'exécute avec la ruche villageoise de M. Lombard, ou tout autre ruche semblable qu'on récolterait en enlevant simplement une partie du vaisseau, ne contenant que du miel, pour en faire la dépouille à loisir, et en y substituant une partie vide.

Ces inconvénients, que je ne reproche au reste que par conjectures, n'empêchent pas que cette ruche, peu coûteuse, soit une des meilleures qu'on ait proposées jusqu'à ce jour, par sa commodité et son infaillibilité pour l'essaimage artificiel ; et la pratique judicieuse qu'en conseille M. Féburier, fondée sur une saine théorie, ne peut manquer d'améliorer la culture des abeilles.

IV Ruche de la Bourdonnaye

M. Ducouëdic a fait insérer en octobre 1806,dans le journal d’Économie rurale et domestique ; un article sur les abeilles, dans lequel il conseille l'usage de la ruche écossaise de M. de la Bourdonnaye et il présente un calcul si avantageux de ses produits, qu'il a dû provoquer plusieurs personnes à en faire l'essai. C'est une ruche ou plutôt deux ruches de 52 centimètres de diamètre dans toute leur hauteur, qui est de 50 centimètres pour chacune ; elles sont recouvertes toutes deux d'un plancher en paille, percé sur le devant d'un trou de 4 centimètres carrés. Ces deux ruches sont placées l'une sur l'autre, et la supérieure couverte d'une planche que l'on charge d'une pierre. Le premier mai, on enlève le panier du dessus et l'on en place un vide sous celui qui reste ; le premier juin, on répète la même opération, en enlevant toujours le panier du dessus plein, de provisions ; de même au premier juillet, au premier août, et au premier septembre en certains cas. L'hiver on laisse deux paniers l'un sur l'autre, et on leur donne un quarteron ou demi-livre de gros sucre en cas de disette.

Ce procédé, dont je n'ai pas fait l'essai, est le plus simple que l'on puisse imaginer. M. Ducouëdic prétend qu'avec ce moyen on empêche les ruches d'essaimer, et qu'on les maintient fortes, jeunes et vigoureuses.

Mais ce produit me paraît bien exagéré, et il est peu de pays capables de produire d'aussi abondantes récoltes de miel : car on sait que l'abondance du miel dépend du climat, et non de la forme de la ruche. D'ailleurs, le miel déposé dans les paniers que l'on enlève, est emmagasiné dans des rayons qui ont contenu du couvain et du pollen, ce qui le rend infiniment moins beau. Et comme, dans les récoltes, on prend toujours tout celui que contient la ruche, les dernières prises doivent la mettre dans une disette absolue à laquelle ne peuvent subvenir des approvisionnements placés dans le bas de la ruche, où le froid ne permet pas aux abeilles de descendre sans danger.

M. Ducouëdic ne parle pas du couvain je suis sûr qu'il s'en trouve une très grande quantité dans tous les paniers supérieurs que l'on enlève, et que c'est la raison pour laquelle ces ruches n'essaiment pas. Au reste, l'effet d'empêcher les essaims que, l'éditeur offre comme un avantage, étant au contraire le plus grave de tous les inconvénients, il n 'en faudrait pas davantage pour faire rejeter cette ruche, et même pour en faire défendre l'usage : loin de s'opposer à la multiplication des abeilles, il est de l'intérêt public de peupler nos campagnes de ces insectes laborieux, pour nous éviter le besoin d'acheter de la cire, hors du royaume, pour trois ou quatre millions par an, tandis qu'il ne nous manque que des ouvrières pour être dans le cas d'en vendre à nos voisins.

V – Ruche de M. Hubert

La ruche de M. Hubert se compose d'une certaine quantité de cadres placés à côté les uns des autres, dans une situation verticale, de manière qu'ils forment une caisse qu'on ferme des deux côtés par deux planches de la dimension juste des cadres; le tout s'attache avec des ficelles ou de toute autre façon.

Le cadre, fait en bois de sapin, a 52 centimètres de haut, autant de large et 3 centimètres et demi juste d'épaisseur ; ils ont tous un trou rond dans la partie inférieure du devant, qu'on ferme avec un bouchon de liège, excepté ceux des deux cadres qui forment le milieu de la ruche.

Chaque cadre est destiné à contenir un rayon, de manière que les cadres puissent se séparer et s'ouvrir dans l'intervalle que les abeilles laissent entre leurs rayons, et qui est, comme on sait, d'un centimètre. Pour déterminer les abeilles à travailler dans le plan des cadres, on place dans la partie supérieure de chacun un morceau de gâteau que les abeilles prolongent par leurs constructions, et qui, par conséquent, sert à les diriger. Quand on veut augmenter la capacité des ruches, on glisse des cadres vides entre les cadres de la ruche. Si l'on veut enlever du miel, on prend un ou plusieurs cadres, et on en substitue de vides. On peut visiter commodément l'intérieur de la ruche, connaître son état, et juger s'il est à propos de former des essaims artificiels. Pour y procéder, on ne fait que séparer la ruche en deux, en mettant dans le milieu deux planches comme celles qui ferment les deux cotés de la ruche ; on ferme les deux trous du milieu qui servaient d'entrée aux abeilles, et on débouche ceux des deux cadres les plus éloignés, de manière que chacun serve d'entrée à chacune des deux ruches, et que ces entrées soient tellement distantes que les abeilles des deux divisions ne puissent avoir entre elles aucune communication. Les deux parties restent ainsi accolées, jusqu'à ce qu'on soit sûr que les abeilles de la moitié de ruche qui n'avait pas de reine, s'en soient procuré une. Alors on en fait définitivement deux ruches, et on leur donne une certaine quantité de cadres vides entre les pleins. Si l'opération ne réussissait pas, on enlèverait les séparations des deux ruches, et on rendrait l'essaim à sa mère, avec l'attention toutefois d'enfumer les abeilles, pour éviter des combats destructeurs.

Outre ces avantages que M. Hubert annonce appartenir à sa ruche, il en est un très important selon lui, c'est d'avoir la faculté d'interposer des cadres vides entre ceux qui composent la ruche, et de forcer par ce moyen les abeilles à travailler en cire, pour maintenir l'espace d'un centimètre auquel elles ont soin de réduire la distance qu'elles laissent entre leurs gâteaux : ce qui, vu le prix de la cire, fait un très grand profit, si l'on en croit Hubert.

On ne saurait disconvenir que cette ruche présente quelques avantages, si elle peut être mise commodément en pratique. Je ne l'ai jamais expérimentée, mais je connais des amateurs qui l'ont employée, et qui prétendent que les abeilles suivent rarement la direction de travail qu'on leur donne ; de sorte qu'il est impossible de l'ouvrir sans déchirer tous les gâteaux qui sont placés entre les joints des cadres : ce qui jette un grand désordre dans la ruche, et en rend la récolte excessivement pénible, pour ne pas dire impraticable[3]. Ce qu'il y a de certain, c'est que si les abeilles donnent ordinairement deux centimètres et demi d'épaisseur environ à leurs gâteaux, avec la distance d'un centimètre entre chacun, pour la commodité de la desserte, il arrive très souvent qu'elles soudent ensemble deux gâteaux lorsqu'elles les remplissent de miel, parce qu'alors la facilité des communications n'est plus aussi nécessaire dans cet endroit, où il n'y a point de couvain qui appelle continuellement leur présence.

Mais, sous divers rapports, la récolte de cette espèce de ruche offre des inconvénients : les gâteaux que l'on enlève pour avoir du miel contiennent nécessairement du couvain dans leur partie moyenne ; ce qui oblige d'attendre, pour faire la récolte, qu'il n'y ait plus de couvain, ou de laisser dans les cadres la portion des gâteaux qui le contient, et de remettre ces cadres en place. Qu'on joigne à cela la complication de la ruche, l'adresse qu'exige son emploi, la préparation qu'il faut à chaque cadre avant de l'adapter à la ruche, et, par-dessus tout, la situation ordinairement oblique des rayons, et leurs fréquentes soudures dans la partie qui contient le miel ; on sera peu tenté d'en faire usage.

Quant à l'avantage résultant de ce qu'on peut forcer les abeilles à travailler cire, il me paraît non pas seulement nul, mais négatif. Qu'on ne s'y trompe pas, ce ne sont pas les récoltes de cire qui font le profit du propriétaire, mais bien celles de miel. D'après M. Hubert lui-mème, les abeilles mettront un mois environ à remplir de cire une demi-douzaine de cadres, ce qui fera un poids d'un ou deux hectogrammes au plus, qui, à raison de 3 fr le kilogramme (12,17 €), produira 60 centimes de bénéfice (2,43 €) ; tandis que, dans le même espace de temps, une bonne ruche pourrait ramasser au moins six kilogrammes de beau miel, qui, à 2 francs (8,11 €), le kilogramme, donneraient un produit de 12 francs (48,68€). Il n'y a donc certainement là aucun avantage.

La seule commodité réelle qu'offrirait peut-être cette ruche, en admettant qu'elle puisse être mise en pratique, comme l'avance son inventeur, c'est le plaisir d'observer à volonté le travail des abeilles, en l'ouvrant, et la facilité de former des essaims artificiels qui doivent rarement y manquer car en séparant la ruche en deux, chaque partie doit nécessairement contenir du couvain propre à recevoir l'éducation royale.

VI – Ruche à Hausses

La ruche à hausses, composée de boîtes placées les unes sur les autres, a subi, dans les ruchers des amateurs, une multitude de modifications quant à sa construction ; mais aucune jusqu'ici quant à la manière de s'en servir. On a conseillé tour-à-tour le bois et la paille pour la construire ; tantôt on l'a composée de deux hausses seulement, tantôt de trois, tantôt enfin d'un nombre indéterminé, mais proportionné à la population de l'essaim. Toutes ces diverses méthodes sont néanmoins d'accord sur ce point, que quand la ruche est pleine, on enlève la hausse supérieure et on en met une vide par-dessous.

Cette ruche, telle qu'elle a été simplifiée par les derniers auteurs, est composée de boîtes carrées appelées hausses, ayant 27 centimètres dans œuvre, et 8 à 11 centimètres de hauteur, sans fond ni plancher, placées les unes sur les autres en tel nombre que l'on veut, suivant la capacité qu'on juge à propos de donner à la ruche, et attachées entre elles par des crochets et des pitons en fil de fer, ou par des ficelles qu'on tourne autour des extrémités saillantes de deux baguettes placées en croix dans le dessus de chaque boîte. La couverture de cette ruche est une planche qui la ferme par le haut ; l'entrée est une entaille pratiquée dans l'épaisseur de la table sur laquelle pose la ruche, ou bien on l'élève tout autour sur des cales de 3 à 4 lignes (4,5 à 6,7 mm) de manière que les abeilles peuvent entrer de tous les côtés.

Lorsque le premier vide donné aux abeilles se trouve rempli, on augmente la capacité de la ruche en mettant une hausse vide dessous. Pour récolter, on commence par placer une hausse vide dans le bas, et après avoir enfumé les abeilles par le haut pour les faire descendre, on passe un fil de fer entre la hausse supérieure et celle sur laquelle elle est posée, afin de couper les rayons, et on enlève cette hausse ; après quoi on recouvre la ruche de sa couverture. De cette manière, chaque hausse, placée d'abord dans le bas, où les abeilles y fabriquent des rayons de cire, arrive à son tour au milieu, où ces rayons reçoivent du couvain, et parvient au-dessus, où ils sont remplis de miel, puis enlevés.

Pour faire un essaim artificiel, on choisit un moment où un grand nombre d'abeilles est en campagne; on enfume celles qui sont dans la ruche pour les contraindre à se retirer avec la reine dans le haut ; cela fait, on sépare la ruche en deux avec le fil de fer ; on porte la partie supérieure à l'endroit qui lui est destiné, et on remet une couverture sur la partie inférieure restée en place.

Cette ruche est avantageuse, en ce qu'elle fournit le moyen de donner du vide aux abeilles dans le moment du travail, de les dépouiller sans les détruire et dans le temps où elles peuvent remplacer ce qui leur est enlevé, de former des essaims artificiels, et surtout de renouveler la cire à mesure qu'elle vieillit; mais elle a les inconvénients que voici :

  1. Comme les rayons de cire montent successivement du bas au dessus, le miel qu'on récolte dans le haut de la ruche est renfermé dans la cire la plus vieille, laquelle est ordinairement noire et dégoûtante.
  2. Ces rayons, en passant par le centre, ont reçu du couvain et du pollen ; ce qui communique au miel beaucoup d'âcreté, joint à ce qu'il est renfermé dans des alvéoles déjà rances de vétusté.
  3. Cette récolte se, fait au moyen d'un fil de fer qui, en coupant les rayons, fait couler le miel dans la ruche, englue les abeilles et empêche que l'opération puisse être faite avec propreté.
  4. Comme, pour faire des essaims artificiels, il faut diviser la ruche en deux, on passe le fil de fer dans une partie qui renferme du couvain, et tous les vers et nymphes qui se trouvent sur son passage sont écrasés et coupés, ce qui offre une scène de destruction aussi désagréable que désastreuse ; sans compter que le déblai de ces cadavres occupe longtemps les abeilles, et que leur putréfaction peut leur nuire et les dégoûter.

Telle est la ruche à hausses, qui, malgré les changements divers qu'elle a subis jusqu'ici dans sa forme, n'a cessé de présenter les inconvénients que je viens de lui reprocher. Celle que je publie aujourd'hui, n'en est elle-même qu'une nouvelle modification ; mais cette modification, apportée à la manière d'en faire usage plus encore qu'à sa construction, fait disparaître tous ces inconvénients.

VII – Ruche de H. Lombard

M. Lombard, auteur du Manuel nécessaire aux villageois, a publié l'usage d'une ruche fort simple, qu'il appelle ruche villageoise , et qui est composée de deux parties, la ruche et le couvercle. La ruche est en paille; sa hauteur est de 38 centimètres environ, et de 32 centimètres de diamètre dans le haut et dans le bas, en sorte qu'elle forme un véritable cylindre ; elle est couverte d'un plancher de paille ou de bois, de forme polygone, qui laisse par côté, tout autour, des ouvertures de 8 à 10 centimètres de longueur, sur 1 ou 2 centimètres dans leur plus grande largeur et qui est percé dans le centre d'un trou de 2 centimètres et demi de diamètre. Le couvercle, qui est aussi en paille, a également 32 centimètres de diamètre à sa base, pour s'adapter avec justesse sur la ruche, et il se termine en forme de dôme ; sa profondeur est d'environ 13 centimètres et demi. C'est par le moyen de ce couvercle que se fait la récolte. Dans l'été, lorsqu'il est plein de miel, on l'enlève et on en remet un vide sur la ruche ; s'il contient du couvain, ce qui est bien rare, on diffère de quelques semaines ; et toutes les fois que le couvercle est plein de miel, on l'enlève pour en replacer un vide qui, dans les bonnes ruches, se remplit ordinairement en un mois. On emporte le couvercle plein dans une chambre où l'on fait un petit jour, et les mouches qui se trouvent dans le couvercle doivent, suivant M. Lombard, le quitter dans l'espace d'une heure pour retourner à la ruche.

On enduit la ruche et le couvercle d'un pourget[4] fait de cendre et d'un tiers de bouse de vache. Le pourget s'enlève avec un couteau dans le point de jonction, quand on veut ôter le couvercle ; et on lute de nouveau avec le pourget, quand on le replace.

On met cette ruche en plein air en l'affublant d'un bon surtout de paille qui tient autour d'elle, comprimé par un cerceau. Le principal avantage de cette ruche est que le miel recueilli dans les couvercles est d'une fraîcheur et d'une pureté qui en augmentent beaucoup la valeur. Déposé dans des alvéoles qui n'ont jamais contenu ni couvain ni pollen, il le dispute en beauté au miel de Narbonne, et la récolte s'en fait sans rien briser, sans rien couper.

On ne peut disconvenir que la faculté de se procurer ainsi un miel frais et pur, ne soit infiniment précieuse, de même que celle d'occuper les abeilles pendant toute la belle saison, en remplaçant les couvercles pleins par des vides, et celle aussi d'approvisionner les essaims faibles par des couvercles pleins; mais ces avantages sont rachetés par une foule d'inconvénients et d'incommodités que cette ruche offre dans la pratique.

  1. Il peut arriver que la ruche, dont la capacité ne varie point, soit convenable pour un bon essaim, et trop vaste pour un faible, qui ne pourrait la remplir à moitié de constructions, et par conséquent mettre son couvain à l'abri de l'influence du froid, ni s'en garantir lui-même pendant l'hiver.
  2. Elle n'est point commode pour former des essaims artificiels, ce qui fait perdre beaucoup de temps pour surveiller la sortie des essaims naturels, dont on perd même une partie.
  3. Cette ruche étant composée de rouleaux de paille liés en spirale les uns sur les autres, les abeilles garnissent de propolis les entre-deux des rouleaux; et cette propolis, qui est de nulle valeur pour le propriétaire, emploie pour sa récolte beaucoup perte.
  4. En enlevant les couvercles des ruches et les portant dans un lieu obscur, les abeilles qui s'y trouvent, doivent les abandonner dans une heure, suivant M. Lombard ; mais il arrive quelquefois qu'elles ne les quittent point, et qu'on ne peut les faire déguerpir, parce qu'il est impossible d'employer le secours de la fumée.
  5. La nécessité de luter de pourget le couvercle toutes les fois qu'on l'enlève et qu'on le replace, devient très incommode quand on a un grand nombre de ruches ; on ne peut les visiter sans avoir une truelle à la main et un baquet de pourget à ses côtés , pour plâtrer chaque ruche dont on veut examiner le couvercle ; ce qui perd un temps infini, et ce qui peut d'ailleurs nuire au couvain, à cause de l'humidité du pourget. D'un autre côté, la nécessité d'enlever ce mortier avec la pointe d'un couteau, quand on veut séparer le couvercle de la ruche, fait qu'on a bientôt détérioré les deux rouleaux de jonction ; en sorte que la ruche est promptement hors de service.
  6. Le surtout s'accolant à la ruche, on ne peut la découvrir sans briser et mêler la paille dont il est fait ce qui exige une adresse et des précautions auxquelles on est bien aise de n'être pas assujetti quand on a beaucoup de ruches à opérer.
  7. Mais le principal inconvénient de ce vaisseau, c'est l'impossibilité de renouveler la cire du corps de la ruche, qui, venant à se gâter, peut faire déserter les abeilles ou devenir la proie des fausses-teignes.

M Lombard l'a bien senti ; et, pour y remédier, il conseille le transvasement des vieilles ruches. Pour faire cette opération, on bouche les ouvertures du plancher de la ruche qu'on veut transvaser, afin d'interdire aux abeilles toute communication dans le couvercle, qu'on laisse néanmoins sur la ruche à l'effet de tenir le surtout ; puis on la place sur une ruche vide, en guise de couvercle ; on condamne l'entrée de la ruche supérieure et les abeilles, pour sortir, sont obligées, de descendre dans la ruche inférieure, d'où elles vont dehors. La ruche supérieure étant pleine, elles continuent leurs constructions dans celle du bas ; lors qu'elle est aux trois quarts remplie, on enlève celle qui était dessus, et on donne à celle qui reste un couvercle plein, pris sur une autre ruche, avec toutes les abeilles qui s'y trouvent.

Mais ce transvasement, minutieux dans sa préparation, et qu'il faut réitérer trop souvent, tout profitable qu'il paraît être à raison des provisions qu'on retire de la vieille ruche, ne lève pas toutes les difficultés.

  1. Il faut quelquefois plusieurs années avant qu'il puisse être entièrement opéré ; tellement qu'avant qu'il soit terminé, les teignes peuvent s'être emparées de la ruche d'autant plus facilement qu'on place tout de suite un vaisseau d'une grande capacité, qui fournit une retraite presque sûre à leur papillons ;
  2. La ruche vide qu'on met sous l'ancienne est souvent trop vaste pour le nombre d'abeilles qui l'habitent, en sorte que la chaleur y est moins égale, ce qui leur est nuisible et surtout au couvain ;
  3. si la vieille ruche ne peut s'enlever dans l'année, on ne fait aucune récolte pendant deux ans et non seulement on est privé pendant ce temps de plusieurs couvercles de beau miel, mais il en coûte encore la dépense d'un couvercle pein pris sur une autre ruche en sorte que, pour ce prix et pour la récolte de deux années, on n'a autre chose que les vieux rayons d'une vieille ruche.

Voulant jouir de l'avantage que présente la ruche de M. Lombard, qui consiste à récolter un miel pur et parfaitement beau, j'ai cherché en même temps à parer à tous les vices et à toutes les incommodités qu'elle porte avec elle. J'ai voulu recueillir le miel à sa manière, et renouveler la cire, comme on le fait avec la ruche à hausses ; j'ai voulu de plus éviter tous les inconvénients que j'ai reprochés à l'une et à l'autre de ces ruches, et qu'elles offrent dans la pratique. On va voir si j'ai réussi.


[1]Les ruches de l'abbé Della Rocca, faites en terre cuite et encastrées dans un mur exposé au soleil, doivent être un séjour insupportable aux abeilles pendant tout le cours de l'été.

[2]M. Dubost, dans un ouvrage qu'il a publié sur les abeilles, prétend que le miel ne leur sert que pour se procurer de la chaleur en excitant sa fermentation, et nullement pour se nourrir pendant l'hiver. Le résultat de ses expériences paraîtrait démontrer, en effet, que le miel leur est d'un grand secours pour entretenir la chaleur dans la ruche. Car, baignant à la fois deux essaims, et plaçant l'un dans une ruche où il y a du miel en dépôt, et l'autre dans une ruche où il n'y a que de la cire, il a remarqué que les abeilles placées dans la ruche où il y a du miel, se sèchent et reprennent leur vigueur infiniment plus tôt que les autres.
Mais il est allé beaucoup trop loin, et il est certain que les abeilles mangent le miel. La seule chose qu'on pourrait induire de ses expériences, c'est qu'il leur sert à un double usage : les chauffer et les nourrir. Il y a même une raison matérielle qui doit produire le premier effet : c'est que les alvéoles des gâteaux étant remplis, il y a beaucoup moins de vide entre les constructions, et par conséquent plus de facilité pour y entretenir ou pour y exciter la chaleur.

[3]M. Serain assure en avoir mis en expérience quinze à la fois, et que les abeilles ne suivirent point la direction qui leur était tracée pour la construction des rayons.

[4]Note de Bébert. Pourget : (Apiculture) Mortier à base de bouse et de cendres, parfois additionné de chaux ou d’argile, dont on se sert depuis l’Antiquité pour enduire l’extérieur des ruches d’osier tressé. (Wikitionnaire)