Bébert.  Accueil La ruche française Introduction Des abeilles Ruchers Ruches Construction de la Ruche Française Usage de la Ruche Française Miel Cire

DEUXIÈME PARTIE

Fleuron

RUCHERS ET RUCHES

CHAPITRE PREMIER

Ruchers

Après avoir donné quelques notions sur ce qui se passe dans l'intérieur de la ruche, il est temps de s'occuper du point le plus important de la culture des abeilles, c'est-à-dire de la situation dans laquelle on les met pour travailler. Et d'abord parlons du rucher.

On remarque communément que les abeilles réussissent moins bien sous un rucher qu'en plein air. Cette observation devrait déjà par elle seule faire préférer cette dernière façon de les placer, puisque indépendamment du plus grand produit, on évite encore la dépense d'un rucher. Mais ce résultat n'a rien qui doive surprendre; il tient à plusieurs causes qui, toutes, dérivent de la température, et qui jusqu'ici n'ont point été assez senties.

L'influence du chaud ou du froid est extrêmes ur les abeilles. Le moindre froid les fait périr, quand elles sont Isolées ; mais groupées dans l'es- pace étroit qu'elles ménagent entre leurs construc- tions, elles peuvent résister à plus de vingt degrés au dessous de zéro. Alors, fortement attachées les unes aux autres, elles sont comme immobiles et passent de la sorte toute la durée du grand froid , sans rien consommer.

Mais aussi la moindre chaleur les agite, les disperse, les appelle aux provisions ; une chaleur un peu plus marquée dispose la reine à pondre, excite les abeilles à sortir. Une chaleur plus forte leur en fait une nécessité/afin que le degré de calorique nécessaire au couvain ne s'accroisse pas au point de lui nuire, au point d'incommoder les abeilles elles- mêmes, et de ramollir leurs fragiles édifices.

Si la chaleur est plus forte encore, le travail devient absolument impossible dans l'intérieur de la ruche ; les abeilles sortent toutes de leur habitation, où l'augmentation de calorique qu'elles apporteraient par leur présence achèverait de liquéfier la cire. À peine la reine y demeure-t-elle pour faire ses pontes, avec quelques centaines d'ouvrières qui pourvoient aux besoins les plus pressants du couvain ; le reste de la population, hors d'état de rien faire dans la ruche, se groupe à l'extérieur ou sous le siège pour jouir de l'ombre, et passe ainsi tous les jours d'été dans une oisiveté forcée.

D'après cela, qu'on se représente un rucher bien fermé de bons murs derrière et par côtés, et exposé au midi comme ils le sont presque tous. L'hiver, dans les jours ou le ciel est sans nuages, les rayons du soleil frappent l'intérieur du rucher, se réfléchissent, se concentrent dans l'abri de cette cage murée, comme un foyer, y excitent une chaleur sensible qui sort les abeilles de leur engourdissement, et réveille leur appétit qu'elles sont forcées de satisfaire.

Aussitôt que les froids deviennent moins rigoureux, la même cause produit un effet plus sensible encore. La reine pond un couvain prématuré qui périt de froid ; les abeilles, trompées par la douceur apparente de la température, prennent leur essor, rasent la terre couverte de neige, et tombent toutes, saisies par le froid, et bientôt après par la mort.

L'été, la chaleur devient suffocante pour elles, quand le soleil darde ses rayons dans le rucher. Leurs travaux sont presque entièrement suspendus jusqu'au retour d'une température plus favorable ; et c'est alors que, forcées de déserter la ruche, on les voit se grouper sous le siège et passer ainsi les journées à ne rien faire.

Dans les jours d'automne où le vent du nord règne, si le temps est beau, la concentration des rayons du soleil dans le rucher détermine aussi les abeilles à sortir en foule ; beaucoup sont frappées d'engourdissement par le froid, et trouvent la mort loin du foyer de chaleur qu elles excitent par leur nombre dans la ruche.

Si, au contraire, les ruches sont placées en plein air, sous le simple abri d'une robe de paille, toutes ces influences mobiles et perfides de la température ne sont point a craindre pour les abeilles ; elles ne sont point égarées par une apparence trompeuse ; l'air qui les environne n'est point réchauffé dans un récipient clos ; mais, ambiant et libre, il est partout ce qu'il est à l'entrée de la ruche. Les rayons abrités du soleil n'y pénètrent pas ; ils ne réchauffent qu'autant qu'ils peuvent échauffer l'atmosphère, et de cette manière l'art ne trompe pas l'instinct.

Ainsi, plus grande consommation pendant l'hiver, perte d'un couvain prématuré, mortalité d'un grand nombre d'abeilles à la sortie de l'hiver et en automne, et suspensions fréquentes des travaux pendant les grandes chaleurs : voilà les inconvénients réels qu'offrent les ruchers.

Mais le plus grave de tous peut-être est celui qui résulte de l'oisiveté à laquelle la chaleur contraint les abeilles de se livrer j ce qui se manifeste par le groupe qu'elles forment en dehors de la ruche ou sous le siége. C est ce que les gens de campagne appellent faire barbe[1].

Cet effet n'a que deux causes : ou l'entière réplétion des magasins et le défaut d'espace suffisant pour la population, ou l'excessive chaleur qui existe dans la ruche. Les ruches en plein air, couvertes d'une robe de paille, ne font jamais barbe que dans le premier cas ; et alors, en augmentant la capacité du vaisseau, l'agglomération disparaît, et on utilise l'activité de tant de milliers d'ouvrières. Les ruches placées dans les ruchers, au contraire, souvent ne font barbe qu'à cause de l'excessive chaleur qui s'y fait sentir ; et en ce cas, c'est vainement qu'on en augmente la capacité, puisque ces ruches sont quelquefois très légères et dépourvues de miel.

Je pourrais citer une multitude de faits confirmatifs de cette assertion ; mais il me suffira de dire que des expériences de comparaison m'ont démontré que l'excédant de produit des ruches en plein air, couvertes d'une robe de paille, sur celles placées dans un rucher, est quelquefois d'un tiers, et peut s'élever au-delà dans les années de grandes chaleurs.

On me taxera sans doute d'exagération; mais, d'après une foule d'observations, je suis autorisé à regarder les ruchers murés comme un des fléaux des abeilles. Aussi les ruches qui y sont placées périssent-elles en grand nombre durant les hivers qui suivent les étés très chauds. Les abeilles n'ont pu amasser du miel dans des magasins que la chaleur rendait inabordables pour elles ; et fréquemment mises en mouvement l'hiver par le soleil auquel elles sont exposées, elles ont bientôt consommé leurs modiques provisions et meurent de faim.

Si telles sont les influences nuisibles des ruchers sur les ruches ordinaires, combien plus sensible encore en serait l'effet sur la ruche que je conseille, dans l'usage de laquelle, comme on le verra, le vide que l'on donne aux abeilles pour leur travail, se place toujours dans la partie supérieure, qui est celle où elles travaillent avec le plus d'ardeur, quand elles y jouissent d'une douce température, mais qui devient la plus inhabitable lorsqu'une chaleur trop considérable se fait sentir dans leur habitation.

Quelques auteurs ont si bien senti ces inconvénients, qu'ils ont cherché à donner au rucher une forme qui pût y parer. M. Dubost, entre autres, conseille de le placer en face du midi avec deux portes ouvertes, l'une au levant et l'autre au couchant, soit pour le courant de l'air, soit pour y ménager une espèce de corridor pour le desservir et pouvoir opérer les ruches par-derrière. De plus, tout le devant doit pouvoir se fermer par des volets qui se posent et se glissent comme ceux du devant d'une boutique, afin de dérober aux abeilles, pendant l'hiver, toute influence du soleil, enfin, pour l'été, on dispose au-dessus de chaque étage des planches placées en tiroir, qu'on avance sur les ruches pendant l'ardeur du soleil, pour les mettre à l'ombre.

Mais pourquoi tant de machines pour imiter la nature ? Pourquoi concentrer des rayons de soleil d'une part et en détruire l'effet de l'autre, à force d'art ? Démolissez votre rucher, et vous aurez détruit les inconvénients, et vous n'aurez plus besoin d'y parer, et vous serez affranchi de l'assujettissante fonction de tirer tous les jours d'été vos planches sur vos ruches, à l'heure où le soleil y dirigera ses rayons.

Les ruchers présentent encore beaucoup d'autres inconvénients: ils servent de repaire, pendant le jour, aux papillons des teignes qui y affluent de toutes parts; l'araignée y suspend ses filets ; les ruches en bois y sont sans abri contre le soleil qui les déforme, les fait éclater quelquefois, et ouvre des jours de tous côtés dans la jonction des parties qui les composent ; enfin, l'hiver, ils sont l'asile de toutes les souris et musaraignes du voisinage, qui ravagent les ruches dans lesquelles elles parviennent à pénétrer.

Il n'est donc pas douteux qu'au lieu de placer les ruches dans un rucher muré, il est plus avantageux de les établir dans les allées d'un jardin ou d'un verger, dans les avenues d'un parc, dans les champs clos, a deux mètres au moins de toute espèce de muraille, tourner leur entrée du côté du levant, et les couvrir d'un surtout de paille. On peut en disposer plusieurs rangs en échiquiers, ou les faire servir, par l'isolement de leur position, et la forme champêtre de leurs toits de paille, à l'embellissement des jardins paysagers.

Cependant, il faut le reconnaître, l'isolement des ruches a aussi ses inconvénients. Couvertes de leurs surtouts et espacées de manière à pouvoir aisément circuler autour, elles occupent une assez grande surface de terrain, qui est perdue pour la culture. Les gens pauvres seraient forcés de n'avoir que peu de ruches, et les riches eux-mêmes ne sacrifieraient qu 'à regret la place nécessaire à un grand nombre. D'ailleurs, le propriétaire d'abeilles aime à avoir toutes ses ruches sous ses yeux : la surveillance en est plus facile. Enfin, un rucher a un air d'ordre et d'arrangement qui plaît, et qu'on ne rencontre point dans les ruches dispersées en plein la air.

Pour satisfaire à ces idées, j'ai imaginé une forme de rucher réunissant toutes les commodités des ruchers ordinaires sans en avoir les inconvénients, produisant pour les ruches et pour les abeilles le même effet qu'un grand surtout qui, au lieu de ne couvrir qu'une seule ruche, les abrite toutes à la fois.

Voici les dimensions d'un grand rucher propre à contenir cent ruches.

Il occupera 20 mètres de longueur sur 1 mètre 50 centimètres de largeur, c'est-à-dire une surface de 30 mètres carrés.

Le devant sera formé de 11 poteaux de 2 mètres 50 centimètres de haut, et de 8 à 10 centimètres d'équarrissage, posés en ligne droite à 2 mètres de distance les uns des autres sur des dalles en pierre, afin de les préserver de l'humidité. Ils seront unis entre eux par une ligne de traverses dans le dessus, et par une autre ligne de traverses dans le bas à 30 centimètres au-dessus du sol. Le derrière sera formé de 11 autres poteaux posés à 1 mètre 50 centimètres des premiers, également sur des dalles en pierre, et aussi unis par deux lignes de traverses; ils n'auront que 1 mètre 50 centimètres de hauteur, et se lieront avec ceux du devant par d'autres traverses qui, allant du sommet des uns au sommet des autres, auront une pente inclinée par derrière de 85 centimètres, afin que le toit, qui sera en paille, ait la même inclinaison et fasse tomber les eaux de ce côté.

Sur le devant, et à fleur des poteaux antérieurs, on placera horizontalement, à 50 centimètres au-dessus du sol, des plateaux de 35 centimètres de large, destinés à recevoir le premier rang de ruches. Le bord antérieur de ces plateaux portera sur les traverses qui unissent les grands poteaux par le bas, et ils seront en outre soutenus en bout par d'autres petites traverses faisant office d'échelons, qui uniront les grands poteaux à des montants placés à 35 centimètres derrière eux. A 70 centi- mètres au-dessus de cette rangée de plateaux, on en disposera une autre rangée également à fleur des poteaux du devant, et qui serviront à porter le second rang de ruches.

Pour mettre les ruches à l'abri du soleil, on clouera contre les poteaux du devant, des lambris qui iront transversalement d'un poteau à l'autre, depuis la traverse supérieure jusqu'à 10 centimètres du plateau supérieur, laissant sur toute la longueur un vide de 10 centimètres de hauteur pour la libre entrée des abeilles. Chacun de ces lambris devra être légèrement recouvert par celui qui le surmonte. On place de la même manière des lambris depuis le plateau supérieur jusqu'à 10 centimètres du plateau inférieur: en sorte que tout le devant du rucher est fermé, sauf les deux vides de 10 centimètres de hauteur sur toute la longueur pour le libre abord des abeilles aux ruches du rang supérieur et du rang inférieur.

Le derrière du rucher est fermé par des liteaux qui se croisent diagonalement en losanges, et dont les extrémités sont clouées aux traverses du haut et du bas. Des plantes grimpantes peuvent être dirigées sur ce grillage en bois, ou bien on peut y palisser des arbres fruitier ou de la vigne.

À chacun des côtés du rucher se trouve une ouverture qui permet d'y entrer et d'opérer les ruches par-derrière plus commodément qu'on ne le ferait en plein air, parce qu'on y est moins exposé aux piqûres des abeilles. À ces deux ouvertures on peut placer des portes fermant à clef, composées d'un simple châssis en bois, rempli, ainsi que le pourtour de leurs cadres, par un grillage en liteaux, semblable à celui qui clôt le rucher par derrière. Le tout sera peint à l'huile.

Si on voulait un rucher propre à contenir 50 ruches seulement, on ne lui donnerait que 10 mètres de longueur; et 5 mètres pour 24 ruches. Dans tous les cas, et quelles que soient ses dimensions, on devra l'établir au milieu d'un jardin ou d'un enclos, loin des murs, et tourné du côté du levant.

Un pareil rucher n'aura aucun des inconvénients des ruchers murés ; l'air y circulera autour des ruches aussi librement que sous une robe de paille, et elles y seront tout aussi bien garanties de l'ardeur du soleil, des pluies et des neiges fouettées par les vents, surtout si on a l'attention de les retirer en arrière de quelques centimètres pendant l'hiver.

J'ai dit qu'il fallait donner aux ruchers, et en général aux ruches, l'exposition du levant, quoique presque tous les auteurs conseillent le midi, parce que j 'ai observé que les influences nuisibles de la chaleur dans un rucher sont bien moins considérables lorsqu'il regarde le levant que lorsqu'il regarde le midi ; que d'ailleurs les abeilles d'une ruche dont l'entrée est tournée vers l'aube matinale, vont en campagne, l'été, de bien meilleure heure que celles placées à une autre exposition, et qu elles ont fait déjà quelquefois plusieurs voyages quand les autres songent seulement à sortir ; ce qui est un grand avantage.


[1]On ne doit point considérer comme désœuvrées les abeilles qui, dans les temps chauds, prennent leur repos hors de la ruche pendant la nuit, et jusqu'à l'heure du grand travail ; mais celles qui restent groupées toute la journée quoique le temps soit beau. C'est sous ce dernier rapport que je les envisage, quand je dis qu'elles font barbe.